Chaque commémoration, chaque hommage donne lieu à une minute de silence. Souvent, je me suis posé la question de savoir de quand datait cette tradition et quelle en était la raison. Je me suis donc décidé et je suis allé « surfer » sur internet, les différentes recherches dans mes bouquins n’ayant pas été vraiment concluantes.
La minute de silence était à l’origine un hommage collectif et unanime rendu à ceux qui étaient morts pour la patrie. Aujourd’hui encore, chacun se tient debout, les militaires au garde à vous. En l’occasion, nul ne saurait adopter une attitude nonchalante ou dilettante. Pour Patrick Boucheron*, historien, cela tien d’un rituel laïque. Ne rien dire, garder le silence ensemble s’assimile à une forme de prière non religieuse.
L’origine, pourtant, viendrait du Portugal, en 1912, lors de la mort d’un ministre brésilien, lequel ministre aurait été le premier à reconnaitre la République portugaise proclamée le 5 octobre 1910. Mais c’est après la fin de la première guerre mondiale que cette minute de silence a été instituée. En Grande Bretagne: à la onzième heure du onzième jour du onzième mois de l’année 1919, le roi Georges V, reprenant l’idée d’un journaliste australien, Edward Poney, décide qu’à cet instant précis, chaque britannique et chaque membre du Commonwealth devra se figer pendant deux minutes en hommage à tous les soldats tués pendant la guerre. Poney était scandalisé par les commémorations bruyantes, indignes selon lui et il proposait un silence de cinq minutes. Ce temps, jugé trop long, sera ramené à deux minutes, une pour les morts, l’autre pour les vivants. Aujourd’hui encore, dans tout le Royaume Uni, ce sont deux minutes qui sont observées.
le président Poincaré à Londres observe les deux minutes de silence avec le roi Georges V en 1919
En France, une loi d’octobre 1919, sous la pression des anciens combattants, est votée pour la commémoration et la glorification des soldats morts au cours de la guerre. On tirera le canon et les cloches sonneront tous les 11 novembre: cette journée sera désormais celle de « la fête de la victoire et de la paix. » Elle sera fériée et chômée. Mais ce n’est que le 11 novembre 1922 que sera respectée la minute de silence. Cette année-là, sans doute parce que peu de gens étaient au courant parmi la foule très nombreuse autour de l’Arc de Triomphe, la minute de silence n’a pas été respectée. En conséquence, le Président de la République, Raymond Poincaré a fait observer une seconde minute qui, elle, sera respectée.
la minute de silence sur la tombe du Soldat Inconnu en 1923
Pour mémoire, au cours de cette guerre, la France avait perdu 1,5 million d’hommes, tués au combat ou morts de leurs blessures. Mais aussi elle comptait 600 000 veuves et 1 million d’orphelins.
Mes recherches sur cette minute de silence m’ont emmené vers les commémorations qui ont suivi la fin de cette guerre. Partout en France, dans chaque village, dans chaque ville, des fêtes ont été organisées: il fallait fêter la victoire, le retour des soldats et des prisonniers, mais aussi rendre hommage à ceux qui n’étaient pas revenus et à ceux qui revenaient éclopés, ceux que l’on a appelé les « gueules cassées. » À travers ces festivités, c’était l’Union Sacrée qui se trouvait prolongée. Cette Union Sacrée lancée dès le début de la guerre par le président Poincaré et qui rassembla, pour un temps, une bonne partie des partis politiques et des syndicats. Mais une Union Sacrée uniquement au niveau des citoyens, au niveau local: au niveau national, la politique et les partis avaient repris leurs droits. Ces fêtes pourtant sont un mélange de joie et de douleur et cela pèse souvent sur l’ambiance. Pour les familles dont un proche a été tué, il ne peut y avoir qu’un rappel douloureux de l’absence de l’être aimé. Souvent, le matin pour les morts: messe, dépôts de gerbes, recueillement. L’après midi, pour les poilus, les vivants, banquets, bals… Dans son livre fort bien documenté, « la victoire endeuillée », Bruno Cabanes* cite une écrivaine, Jane Catulle-Mendès*, dont le fils a été tué en 1917. Elle appréhende la victoire, pourtant si ardemment désirée avant: « La victoire ne peut plus m’être un bonheur. Elle n’est plus qu’un droit, si grand, si triste. » Le mois suivant, le 14 juillet 1917: « Je n’irai pas. La seule pensée de ces beaux soldats, pareils à lui, qu’on acclamera dans la lumière, me fait effondrer d’un irrépressible désespoir. » (1)
Les drapeaux, eux aussi, ont une grande importance: à leur hampe sont accrochées des décorations, des citations, témoignages des troupes dans leurs combats victorieux. Ils symbolisent à eux seuls l’unité de la nation. En s’inclinant, c’est donc la nation toute entière qui rend alors hommage aux morts. Ils sont aussi un motif de fierté sinon d’orgueil pour les militaires survivants. Aujourd’hui encore, les drapeaux sont parties prenantes de toutes les cérémonies commémoratives et, pour celui ou celle qui porte le drapeau, c’est un honneur recherché.
drapeau de l’École des Mousses: Légion d’Honneur; Croix de guerre 14-18 et 39-45; Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures
Qu’en est-il aujourd’hui de cette minute de silence. Elle est toujours, à la limite plus que jamais, d’actualité. Pour les commémorations ou la fête nationale. Mais aussi pour beaucoup de manifestations, d’évènements tragiques. Ainsi lors des attentats commis en France ces dernières années, des minutes de silence ont été respectées partout, à la même heure. Même si certain(e)s se sont crus obligés de s’en abstraire. Parfois aussi, avant des compétions sportives: lors de la dernière coupe du monde de rugby au Japon, avant chaque match, une minute de silence en hommage aux victimes de l’ouragan qui avait traversé le pays auparavant.
Dans un tout autre ordre d’idée et pour finir sur une note humoristique, cette phrase trouvée par hasard sur internet: « une minute de silence pour la grammaire qui meurt chaque jour sur les réseaux sociaux. »
(1) in « la victoire endeuillée » de Bruno Cabanes, éditions du Seuil, collection Points Histoire, 2004, page 468.
Dans la nuit du 13 au 04 août 1961, le gouvernement est-allemand, avec l’accord du pacte de Varsovie, fait ériger un mur entre la partie occidentale dévolue à la France, aux États Unis et à la Grande Bretagne, et la partie orientale dévolue à l’URSS, officiellement « un mur de protection anti fasciste. »
Il faut remonter un peu dans le temps pour comprendre ce qui a pu conduire à un tel évènement, c’est-à-dire à la conférence de Yalta en février 1945 qui a réuni le président américain Roosevelt, le premier ministre britannique Churchill et le président soviétique des commissaires du peuple Staline. Il y est décidé, entre autres, du partage de l’Allemagne en quatre zones: une dévolue à l’URSS, une autre aux USA, une autre à la Grande Bretagne et une autre à la France (la zone française étant prise sur celles des USA et de la GB). Cette conférence prévoit également « un ordre mondial régit par le droit ». Cela signifie que chaque pays libéré pourra choisir librement son régime politique et que des élections libres auront lieu dans chacun de ces pays. Staline approuve sans protester la proposition de Roosevelt. On sait depuis 1947 ce qu’il est advenu de cet « ordre mondial régit par le droit » dans les pays de la zone d’influence soviétique…
En mai 1949, la République Fédérale d’Allemagne (RFA) est créée, avec Bonn pour capitale, les alliés occidentaux maintenant leur occupation militaire. La RFA intègre l’OTAN* en 1954 et a sa propre armée en 1955. Elle s’engage dans une politique de rapprochement avec la France, puis dans la création de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier) en 1950, dans la CED (Communauté Européenne de Défense) et adhère à la CEE en mars 1957 (Communauté Économique Européenne). En octobre le même année, les soviétiques créent la République Démocratique d’Allemagne (RDA), avec un pouvoir communiste inféodé à Moscou, avec pour capitale Pankow, dans la banlieue de Berlin. Elle choisit la planification soviétique et le collectivisme. Elle rejoint le COMECON* en septembre 1950 et le Pacte de Varsovie en mai 1955*, en réponse à l’adhésion de la RFA à l’OTAN l’année précédente.
En 1953, la situation économique en RDA est fortement dégradée. Des émeutes à Berlin éclatent, remettant en cause le pouvoir communiste. À la demande des autorités, les manifestation sont réprimées dans le sang par l’armée rouge. Face aux situations politiques et économiques, les allemands de l’est fuient vers l’ouest. Jusqu’en 1961, on en comptera plus de 3,5 millions. Ce qui n’est pas sans conséquences économiques, démographiques et bien sûr politiques pour la RDA.
Staline est mort en mars 1953. Nikita Khrouchtchev lui succède après avoir éliminé Lavrenti Béria*, son principal concurrent. Le 24 février 1956, lors du XXème congrès du PCUS, il dévoile un rapport secret faisant état des crimes de Staline: c’est le début de la « déstalinisation ». Les puissances occidentales et les peuples des démocraties populaires gouvernées par les partis communistes aux ordres de Moscou pensent que la politique de l’URSS va s’assouplir pour aller vers plus de démocratie. Il n’en est rien et le peuple hongrois en fera l’amère expérience quand sa tentative d’octobre novembre 1956 de chasser le pouvoir communiste local sera écrasée dans le sang, toujours par l’armée rouge. La politique de « coexistence pacifique » voulue par les gouvernements soviétiques depuis Staline montre ainsi ses limites. L’éditorial non signé du Monde le 6 novembre 1956 se termine ainsi: « Quant à la détente entre les deux blocs, Moscou lui a porté un coup peut-être mortel. Alors qu’un lourd silence enveloppe la capitale hongroise, beaucoup, songeant au « coup de Budapest », évoquent « le coup de Prague » qui marqua le début de la guerre froide et l’accélération de la course aux armements. » (1)
Le quotidien des berlinois, bien sûr, va en être bouleversée. Si, à ses débuts, le mur est assez rudimentaire, il va très vite se « perfectionner ». Des barbelés et des soldats (les Kampfgruppen der Arbeitklasse: groupes de combat de la classe ouvrière) vont, dès le 13 août 1961, très vite être remplacés par des poteaux de béton et des rangées de fils barbelés pour, à partir du 15 août être remplacés à leur tour par des plots de grande taille surmontés de deux rangés de moellons. Dans le même temps, toutes les habitations proches du mur sont vidées de leurs habitants. Toutes les lignes ferroviaires sont fermées sauf une. Les tunnels du métro sont bouchés. Au fil des années, l’imagination des dirigeants est allemands fera de ce mur un obstacle de plus en plus sophistiqué, impossible à franchir. Par exemple, pour résister à l’impact d’une voiture, les poteaux de béton (hauts de 3 à 4,5 mètres) qui enserrent les plaques de béton sont enfoncés à 75 cm dans le sol! Sans oublier un chemin de ronde parcouru nuit et jour par les VoPos* et des miradors équipés de puissants projecteurs, mais aussi des mines anti personnel. (en 1983, sous la pression internationale, ces mines seront retirées) . Bref, une volonté paranoïaque de tout mettre place pour que ce mur soit infranchissable.
136 personnes paieront de leur vie* leur tentative de passer à l’ouest. Plus nombreuses dans les cinq premières années. La plupart seront abattues par les VoPos. Ces militaires forment une troupe particulièrement politisée, ce qui est logique puisque leurs missions consistent, par tous les moyens, à empêcher leurs concitoyens de passer à l’ouest. Dans leur formation, si les questions militaires sont importantes, les questions politiques le sont tout autant au moins, sinon plus. Dans la mesure où elles servent au plus près de la frontière, les troupes affectées à la surveillance du mur se doivent d’être particulièrement sures.
Le mur de Berlin perdurera jusqu’au 9 novembre 1989. Comme sa construction a été la conséquence d’une affirmation – illusoire – du régime communiste, son ouverture a été la conséquence de la dégénérescence des régimes communistes en Pologne, en Hongrie, sans oublier la perestroïka et la glasnost à Moscou. Et bien sûr, les Montagsdemonstrationen* qui, tous les lundi réunissaient des dizaines de milliers de manifestants aux cris de « wir sind das Volk », « nous sommes le peuple » à Leipzig d’abord, puis ensuite dans toutes les villes de la RDA. Ces manifestations, pacifiques, initiées par des pasteurs ont grandement contribué à remettre en cause le pouvoir communiste et à ouvrir la voie à la chute du mur dans un premier temps et à la réunification de d’Allemagne dans un second temps.
Les démocraties du monde entier en général, l’Allemagne en particulier ont célébré la chute de ce symbole de l’impuissance politique d’un régime qui n’avait d’autre légitimité que celle qui lui avait donnée Staline. Impuissance politique parce que en être réduit à tout faire, même l’impensable, pour que son peuple ne fuit pas à l’étranger est la marque d’un pouvoir illégitime tyrannique.
Pour écrire ce billet, j’ai consulté quelques revues et livres que j’ai dans ma bibliothèque, internet bien évidemment, mais aussi le premier numéro de la « Revue d’Histoire Européenne. »
(1) in « Staline dépassé », éditorial du Monde du 6 novembre 1956, « la guerre froide, 1944 – 1994, numéro spécial des dossiers et documents du Monde, octobre 1994, page 57
Au palais des papes d’Avignon, Ernest Pignon Ernest* expose ses oeuvres jusqu’au 29 février 2020. Si je connaissais de renom cet artiste, inventeur du « street art », j’ignorais tout ou presque de son travail, de ses collages et de ses dessins. Témoin rigoureux et implacable de son temps, il met celui ou celle qui regarde ses dessins en face des réalités. De l’apartheid à la prison Saint Paul de Lyon, de Pasolini à Rimbaud ou Genet, des expulsions, de Naples à Soweto ou Ramallah, il colle sur les murs des villes des existences douloureuses.
Mais l’objet de mon billet d’aujourd’hui n’est pas cet artiste, mais de ce que j’ai découvert en traversant les immenses salles su Palais des Papes, à savoir le massacre dit de la glacière, perpétré dans la nuit du 16 au 17 octobre 1791, donc au mi temps de notre Révolution et avant le commencement de la Terreur. Derrière ce massacre, il y a comme point de départ, sinon comme motif, le rattachement d’Avignon et Comtat Venaissin, formant les États Pontificaux, à la République.
Sans rentrer complètement dans les détails, il faut remonter dans le temps pour comprendre l’originalité de ces deux entités à la fois politiques, économiques et géographiques. En 1274, Philippe III, fils de Louis IX, donne le Comtat Vénaissin au pape Grégoire X. Philippe IV, dit le Bel, dès son couronnement en 1285, entre en conflit ouvert avec le pape Boniface VIII pour des raisons avant tout fiscales. Le pape menace le roi de France d’excommunication, mais meurt en 1303. S’ensuit d’interminables palabres et conflits pour lui élire un successeur. En 1305, Clément V est élu pontife et, pour fuir les querelles, complots et autres intrigues de Rome, décide de s »installer à Avignon avec l’aval de Philippe le Bel et après avoir, avec lui, mis en place ce qui devait conduire à la disparition de l’ordre des Templiers. Sept papes, tous français, se succédèrent à Avignon, de 1305 à 1377.
La prise de la Bastille le 14 juillet 1789 fut le point de départ de la Révolution Française. Si à Paris, les insurgés n’inspiraient pas encore de grandes craintes, il n’en était pas de même en province où « la Grande Peur » s’installa partout sur le territoire. Le Comtat Venessain organisa des milices bourgeoises. Pour diverses raisons, fiscales entre autres, l’agitation prit rapidement de l’ampleur à tel point que certains habitants du Comtat exigèrent de leurs seigneurs non seulement la baisse ou l’annulation des taxes, mais aussi qu’ils portent la cocarde tricolore. L’idée de rattacher le Comtat Venaissin à la France, déjà dans les têtes de bien des gens avant même le 14 juillet 1789, prend une nouvelle force mais surtout une nouvelle forme, plus radicale. En 1790 et en 1791, les demandes de rattachement à la France se mêlaient aux revendications fiscales et contre la vie chère. Ce que l’on aurait pu appeler des querelles de clochers évoluèrent rapidement vers une forme de violence qui débordait le cadre politique traditionnel, sans pour autant en vraiment sortir. Le 7 février 1791, 25 communes du Comtat demandèrent à être rattachées à la France. Mais, à Paris, le moins que l’on puisse dire, c’est que les députés de la Constituante n’y sont pas spécialement favorables: il y a des décisions à prendre bien plus importantes. En effet, Louis XVI a été rattrapé à Varennes le 21 juin 1791 et il faut statuer sur son avenir; il faut également finaliser la Première Constitution et mettre en place la future Assemblée Législative. C’est donc le 22 septembre 1791 que les députés de la Constituante vote le rattachement du Comtat Venessain à la France. Michelet, dans sa monumentale « Histoire de la Révolution Française » écrit: Le parti français d’Avignon se fit Français, il faut le dire, sans la France et malgré la France. Il lui rendit, en dépit d’elle, un service signalé. » (1) François Furet, lui, note: « En Avignon, vieille terre pontificale, elle (la Constituante) a attendu jusqu’à septembre 1791, tout à la fin de son mandat, pour prononcer une annexion ratifiée d’avance par la population, qui la réclame depuis deux ans. C’est le conflit avec le pape à propos de la Constitution Civile du clergé qui a conduit les députés à entériner le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. » (2)
le lynchage de Nicolas Lescuyer
Auparavant, à Avignon, les évènements se précipitent: le 21 août 1791, la municipalité d’Avignon est renversée par un colonel de la garde nationale. Une nouvelle administration municipale est alors mise en place: parmi elle, Mathieu Jouve-Jourdan*, dit Coupe-Têtes, ainsi surnommé parce qu’il se vantait d’avoir coupé la tête du gouverneur de la Bastille. Mais surtoutNicolas Jean Baptiste Lescuyer*, secrétaire greffier de la commune d’Avignon. Les papistes, partisans du pape et farouchement opposés tant au rattachement à la France qu’aux révolutionnaires, firent courir le bruit que les trésors de l’église avaient été confisqués et récupérés par les nouveaux administrateurs de la commune. Bruits totalement faux bien sûr, mais qui n’empêchèrent pas leurs partisans de protester violemment. Nicolas Lescuyer tenta vainement de les calmer en expliquant les réalités, mais il fut lynché par la foule. Michelet décrit la scène: « La foule en envoya quatre pour appréhender Léscuyer, le forcer de venir. (…) Il monta en chaire, ferme et froid d’abord. « Mes frères, dit-il avec courage, j’ai cru la Révolution nécessaire; j’ai agit de tout mon pouvoir. » (…) Mais on l’arracha de le chaire, et dès lors, il était perdu. Jeté à la meute aboyante, on le tira vers la vierge. (…) Le pauvre Lescuyer, misérable objet du débat,n’espérant rien (…)Mais, à ce moment, un ouvrier taffetassier lui assène un coup si raide que le baton fut brisé et vola en deux.(…) Un terrible éclat de rire s’éleva, et on ne le toucha plus, pour qu’il savourât la mort toute entière. »(3)
Bien sûr, la réaction des « patriotes » ne va pas tarder. Jean Baptiste Jourdan, futur maréchal d’empire et le colonel de la Garde Nationale incarcèrent soixante personnes, plus ou moins au hasard: certaines d’entre elles n’ont pas participé , de près ou de loin, au lynchage de Lescuyer. Un simulacre de procès fut mis en place, très vite abandonné. Puis, sous la direction du fils Lescuyer, 16 ans et de Jourdan Coupe-Têtes, les soixante incarcérés sont massacrés un par un et leurs corps jetés dans une tour, dite de la Glacière, en fait les latrines du palais, irrigués par les eaux et filant directement vers le Rhône. Il est à noter que Coupe-Têtes fut condamné par le tribunal révolutionnaire et guillotiné le 27 mai 1794.
Cette tuerie surprend par le fait que la vengeance s’est transformée en lynchage. Les « autorités », par lâcheté, ont été les complices d’une foule aveugle et grégaire. Mais au-delà de ce lynchage, il faut aussi s’interroger: était-ce le signe avant coureur de la Terreur, laquelle fut décidée par la Convention le 5 septembre 1793 en mettant, je cite, « la terreur à l’ordre du jour.« Mais la terreur n’a t-elle pas commencé avant, en septembre 1792 par exemple, quand des centaines de prisonniers dans différentes prisons de Paris et de grandes villes de France furent massacrés par des foules, elles aussi, aveugles et grégaires. À la limite, la terreur aurait pu commencer dès le 14 juillet 1789 avec les massacres des gardes suisses de la Bastille et de son gouverneur.
le tribunal révolutionnaire
Pourtant, il n’en est rien.
« La terreur à l’ordre du jour« , c’est-à-dire que ce sont les députés de la Convention qui l’ont décidé et donc institutionnalisée. La Patrie était en danger, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur et donc il fallait réduire les ennemis de la Révolution. Par tout les moyens. Même les pires. Saint-Just, bras droit de Robespierre, membres tous les deux du Grand Comité après l’exécution de Danton et de ses amis, déclare le 10 octobre 1793: « Il n’y a point de prospérité à espérer tant que le dernier ennemi de la liberté respirera. Vous avez à punir non seulement les traîtres, mais les indifférents mêmes : vous avez à punir quiconque est passif dans la République et ne fait rien pour elle. » Donc, parce que les souverains étrangers menacent, que les royalistes sont plus que jamais à l’affut, parce que la contre révolution n’a jamais baissé les bras, les révolutionnaires décident d’entraver les libertés, de les tuer même. Alors qu’ils avaient fait la Révolution pour ces libertés que leur refusait l’ancien régime. C’est un paradoxe que de vouloir supprimer la liberté au nom de la liberté.
Hélas, ce paradoxe est encore d’actualité.
(1) in « Histoire de la Révolution Française », de Jules Michelet, livre IV, chapitre II, page 788, éditions Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, 1952. (2) in « la Révolution Française » de François Furet, page 328, éditions Gallimard pour les éditions GLM, 1978. (3) ibid Michelet, page 805 et 806.
Avec Dominique Voisenon, , le 14 juin 2019, j’ai reçu des mains de Philippe Langénieux-Villard, maire d’Allevard , la médaille de la Ville, Dominique en tant que Président des Amis des Musées du Pays d’Allevard (AMPA) et moi en tant que membre de l’AMPA et de l’équipe des bénévoles de la Bibliothèque pour Tous d’Allevard.
Ci-après, le discours de Philippe Langénieux-Villard, puis ensuite, le mien.
« Lorsque Jacques-Yves Cousteau a dû entamer son discours de réception à l’Académie Française, il se trouva fort dépourvu, cher Claude Bachelier, vous qui connaissez la mer. L’explorateur sous-marin succédait à Jean Delay, psychophysiologue, qu’il n’avait jamais rencontré ni lu et dont il lui revenait de faire l’éloge. Son discours commençait en conséquence par le vouvoiement de mise. Il s’achevait pourtant dans un tutoiement complice. À force de chercher à comprendre son prédécesseur, il était parvenu à l’admirer.
L’admiration, dans cette société de certitudes jalouses, est devenue un sentiment trop rare, trop enfoui.
Cette petite cérémonie veut lutter contre l’indifférence confortable ou la reconnaissance muette que nous opposons trop souvent aux engagements exemplaires.
Cette médaille n’est ni le fait du prince ni le fait du hasard. Ce n’est pas quelque chose de banal. Elle est décernée à l’issue d’un Conseil Municipal qui fut unanime pour chacun d’entre vous. En règle générale, la remise est individuelle. A votre demande, elle vous associe alors qu’à première vue, il n’y a aucun point commun entre vous: – prénoms androgynes, – le marin, – l’ingénieur de bureaux d’études, – l’auteur des « Mémoires d’un tueur ordinaire », – le défenseur de la mémoire industrielle de Poitiers, Noisiel et Allevard, – l’explorateur de la Chine, du Brésil, de Madagascar, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée Bissau… – le président de copropriété investi dans la création de la ville nouvelle de Marne la Vallée, – le diplômé de Sciences Po qui cherche « plus un maitre à réfléchir qu’un maitre à penser » et qui expose dans son blog ses doutes, ses craintes et ses espoirs, – l’ancien élève de l’École Freinet qui a fouillé dans le passé du pharmacien et chocolatier Antoine Brutus MEUNIER, inventeur de la tablette de chocolat et dont l’usine est aujourd’hui le siège de Nestlé.
Mais pourtant, – une installation choisie à Allevard depuis plus de quinze ans, – un investissement immédiat dans la vie culturelle de notre commune, – une curiosité partagée pour tout ce qui touche au patrimoine et à la société des Hommes, – du temps offert aux autres bénévolement avec la simple joie de rencontres enrichissantes, – la création d’animations, d’échanges, d’informations, de conférences sur tout ce qui touche aux Hommes, à leurs idées, à leur travail, à leur passé, à leurs passions.
Claude Bachelier, partageux, partisan de partager les biens immatériels selon la définition de l’Académie de 1932; Dominique Voisenon, passeur de rêves et de ballons.
On vous doit, pèle mêle: – la mise en place de rencontres d’auteurs à la Bibliothèque pour tous, – la création « d’ambulances » historiennes dans les rues – la venue du Procureur Jean Olivier VIOUT, celle, prochaine, d’Henri OBERDORFF, Président de l’Université Populaire Européenne de Grenoble, – l’identification et la protection de documents d’archives et de pièces muséales, – le soutien vigilant de la commission du Musée, – l’accueil permanent des élèves des écoles, – la présence assidue et bienveillante à tous les efforts vers l’art, la culture, les artistes, – les incontournables conférences des Amis du Musée à la Tour des Décors.
Nous vous devons aussi une forme d’engagement civique supérieur parce que rien ne vous est indifférent et parce que vous y participez avec une distance d’expression que certains jugent de la prudence et que je qualifie d’élégance.
Vous proposez, vous faites. Vous vous méfiez des séductions et des apparences. Vous défendez une approche humaniste de la société qui a plus que jamais besoin de la boussole du marin et des repères de notre histoire.
J’ajoute à ces qualités quelques preuves intangibles que je veux saluer au moment de conclure: sans le soutien de vos épouses et et de vos cinq enfants, vous ne seriez pas les mêmes. Je tiens à saluer Anne pour son immense talent et donc, son immense humilité. Et ce soir Dominique, je voudrais de tout coeur qu’il y ait un silence, là-haut, qui vous parle.
Merci à tous les deux. Vive Allevard. »
et le mien:
Lorsque j’ai reçu votre lettre, Monsieur le Maire, j’ai été profondément troublé. D’ailleurs je vous l’ai écrit.
En effet, qu’avais-je fait, qu’ai-je fait pour mériter une telle distinction ?
J’ai appris peu après que le président Voisenon la recevait lui aussi ; et donc à défaut de répondre à mes interrogations, cela m’a quelque peu rassuré.
Je ne vous cache pas que j’ai eu la tentation, certes fugace, de ne pas l’accepter.
Mais bon, mis à part le fait que je ne suis pas Jean Paul Sartre, refuser cette médaille aurait été faire injure à votre personne, faire injure à votre fonction, mais aussi faire injure à l’ensemble du Conseil Municipal qui a voté à l’unanimité l’attribution de cette médaille de la ville.
Et il me semble qu’à travers ma personne, c’est aussi l’ensemble des bénévoles de la bibliothèque et des Amis du musée qui est honoré.
Alors, oui, j’ai accepté, j’accepte cette médaille avec beaucoup de bonheur, une certaine fierté, mais aussi, mais surtout beaucoup d’humilité.
A la place qui est la mienne, au sein de la bibliothèque et de l’AMPA, je continuerai d’assurer les permanences et de travailler pour mettre en œuvre tous nos projets pour les habitants de ce village qui nous a si bien accueilli, Anne et moi, il y a presque 25 ans.
Avant de conclure, permettez moi de rendre hommage à Anne qui me soutient avec discrétion et bienveillance dans mes actions associatives.
Merci du fond du cœur à vous tous qui êtes ici ce soir, à mes amis, venus en nombre, certains d’entre vous d’assez loin, merci à vous, votre présence me fait chaud au cœur.
Merci à vous Monsieur le maire et à vous Mmes et Mrs du Conseil Municipal de m’avoir fait cet immense honneur de me donner la médaille du village d’Allevard les Bains.
L’article 15 de la Constitution stipule: « Le président de la République est le chef des Armées. Il préside les conseils et les comités supérieurs de la Défense Nationale. »(1) Sous les III et IV èmes République, le président était déjà chef des armées.
Ce qui m’amène à aborder ce sujet, ce sont les réactions, les commentaires qui remettent plus ou moins directement en cause cette fonction essentielle du président de la République. Mais aussi, revoir les relations, souvent complexes, entre le pouvoir civil, issu du suffrage universel et les militaires. Ce qui a déclenché le procès de la supposée incompétence du PdR, c’est la démission du chef d’État Major des Armées, le général Pierre de Villiers* le 19 juillet 2017, suite à un discours présidentiel prononcé le 13 juillet 2017, discours en forme d’admonestation du CEMA et des propos tenus par ce dernier tant à l’Assemblée Nationale que dans certains médias.. Les réactions suscitées par cette démission ont été nombreuses.
Le 27 novembre 2018, Nathalie Guilbert écrit un long article dans lemonde.fr: « Le jour où Macron a « pulvérisé l’honneur du général de Villiers ». On notera à l’occasion le président appelé par son nom et Pierre de Villiers par son grade!!! La même Nathalie Guilbert, le 13 mai 2019, revient à la charge dans un article titré: « Le « général » Macron a encore du mal à se faire comprendre par les armées. » Le monde politique, dans son ensemble, sauf LREM, a condamné le discours présidentiel du 14 juillet 2017. Y compris Mr Mélanchon…
le Président Macron et le général de Villiers le 14 juillet 2017
Si l’on remonte un peu loin dans le temps, les chefs militaires ont souvent été en même temps des dirigeants politiques. C’était vrai pour César ou Trajan à Rome; pour Hannibal à Carthage; Thémistocles à Athènes ou Gensis Khan en Chine. Et d’une certaine manière, Vercingétorix et Clovis chez nous. Leur courage sur le champ de bataille et leur intelligence dans le champ politique ont fait d’eux des chefs et tout naturellement des souverains. Même si certains d’entre eux ont péri assassinés, leurs héritiers ont tout aussi naturellement récupéré et leur couronne et leur glaive. Les chefs militaires, devenus chefs politiques, se sont méfiés de leurs anciens frères d’armes: ils les ont, soit couvert d’honneurs, de titres, de terres, soit pour ceux estimés les plus dangereux embastillés ou pendus haut et court. Ils ont fait leur le discours de Cicéron en 55 avant JC, « Cedant arma togae*” : l’épée le cède à la toge » , concept qui s’est imposé, naturellement, pas forcément d’ailleurs dans l’esprit de celui de Cicéron.
Pourtant, notre histoire -mais pas qu’elle- est pleine de ces conflits entre l’autorité politique et les armées. Quelques exemples: Ainsi, Richelieu fit-il exécuter deux membres de la haute noblesse qui avait désobéi aux ordres du roi Louis XVIII en se battant en duel. Ainsi, Louis XVIII fit-il fusiller le maréchal Ney, coupable de désobéissance en ralliant Napoléon 1er le 15 mars 1915, après avoir promis au roi de ramener l’empereur « dans une cage de fer Plus près de nous, mais dans un domaine moins tragique, Clemenceau, alors Président du Conseil limoge, en décembre 1908, l’amiral Germinet*, commandant de l’escadre de la Méditerranée, coupable de s’être répandu dans la presse locale sur le mauvais équipement des navires placés sous son autorité. Au moment de la signature du traité de paix en juin 1919, Clemenceau et Foch s’opposent frontalement et souvent violemment. Pour le premier, « c’est une paix de vigilance. » Pour le second, « c’est une paix ambiguë, une paix bâclée. »(3) Mais même Président du Conseil, Clemenceau ne peut sévir contre un maréchal de France. Le 19 janvier 1960, le Président de Gaulle rappelle en métropole le général Jacques Massu*, alors commandant du corps d’armée d’Alger et préfet régional de l’Algérois, coupable d’avoir critiqué la politique algérienne du Chef de l’État dans un quotidien… allemand.
le général Massu et le général de Gaulle
Le cas de Charles de Gaulle – officier de carrière jusqu’au bout des ongles et qui a toujours été, quoique l’on puisse en dire, un officier républicain – est un cas qui demande toute notre attention. En rappelant qu’il a toujours reconnu et promu la prédominance du pouvoir civil sur l’armée. Ainsi, lors d’une réunion entre le Président du Conseil , le généralissime Weygand et lui même, il affirme au chef de l’armée qui voudrait capituler et qui lui demande « avez-vous quelque chose à proposer?« , de Gaulle répond, superbement: « le gouvernement n’a pas de propositions à faire, mais des ordres à donner. Je compte qu’il les donnera.« (4) Pourtant, général de brigade à titre temporaire et sous-secrétaire d’État à la guerre et à la défense nationale, il franchit « le Rubicon » en refusant la défaite et en appelant le 18 juin 1940 à désobéir au gouvernement du Maréchal Pétain, alors Président du Conseil. Lequel Pétain a annoncé dès sa nomination le 17 son intention de demander au gouvernement allemand les conditions d’un armistice.
Dans le premier tome de la passionnante biographie qu’il a consacrée au général, « le rebelle », Jean Lacouture écrit: « Comment le fils de Jeanne et Henri de Gaulle, élevé dans le climat de la plus traditionnelle discipline, sinon du conformisme le plus déférent, dans la dévotion aux gloires et aux institutions établies, comment le saint-cyrien classé parmi les « huiles » (…) comment le plus jeune général de l’armée française n’aurait-il pas saigné, au plus profond, en rompant avec les règles, les attachements et les principes qui avaient été ceux d’une vie vouée, en apparence tout au moins, à « la force principale des armées », qui est, chacun le sait, la discipline? » (5) Il refuse la capitulation et donc refuse d’obéir: dans ses mémoires de guerre, il rapporte une discussion avec Paul Reynaud, Président du Conseil, le 14 juin: « Depuis trois jours, je mesure avec quelle vitesse nous roulons vers la capitulation. Je vous ai donné mon modeste concours, mais c’était pour faire la guerre. Je me refuse à me soumettre à un armistice.Si vous restez ici, vous allez être submergé par la défaite. Il vous faut gagner Alger au plus vite. »
le 18 juin 1940
Pendant sa captivité en Allemagne durant les années 1916 et 1917, le capitaine de Gaulle a donné plusieurs conférences auprès de ses camarades prisonniers. Il y détaille et commente les différentes offensives françaises et allemandes tout en donnant son avis sur ce que doit être l’organisation de l’État et son rôle dans la conduite de la guerre. Ainsi, dans la conférence qu’il donne au début de 1917, il déclare: « Mais, encore une fois, si le gouvernement chargé de la conduite générale de la guerre doit prendre constamment les avis du commandement et en tenir compte pour exécuter sa tâche, il n’en reste pas moins que c’est à lui et à lui seul de conduite la guerre. Seul, il le peut. Seul, il le doit. » (6)
Il se dit que la discipline – et l’obéissance qui lui est liée – est la force principale des armées.
Donc, le militaire se doit d’obéir au pouvoir civil, lequel pouvoir est légitime puisque élu par les citoyens. Dans une Démocratie s’entend. Si la discipline est la force principale des armées, cela implique qu’un ordre donné se doit d’être exécuté. Mais cela implique également qu’un ordre ou une décision ne peut être discuté par celui que le reçoit. C’est valable du sergent au soldat; du capitaine au sergent; du colonel au capitaine et du général au colonel. Et du président de la République au général. Mais, pour autant, le militaire est-il un citoyen comme le civil, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs? En février 1790, le comité militaire de l’Assemblée Constituante fait de lui un citoyen. C’est-à-dire qu’il dispose de droits politiques.
Il faudra attendre l’ordonnance du 17 août 1945* pour que, de nouveau, les militaires aient le droit de vote à toutes les élections. Mais ils seront toujours soumis au devoir de réserve, comme tous les fonctionnaires.
Ce devoir de réserve interdit à tout fonctionnaire « de faire de sa fonction l’instrument d’une propagande quelconque*. » Cela nous ramène au général de Villiers et à sa démission. Il n’y a à l’évidence aucune insubordination. Mais, a t-il passé outre son devoir de réserve? Il ne saurait, dans cette affaire, y avoir de réponse binaire. Pour autant, quand il déclare devant les députés de la commission de la Défense « Je ne me laisserai pas baiser comme cela », il faut bien reconnaitre que ce langage de « culotte de peau » n’est pas vraiment approprié. Sans oublier bien sûr l’interview donné au Figaro. Pour ma part, il me semble qu’il a manqué à ce devoir de réserve. Peut-on imaginer un seul instant qu’un subordonné, quelque soit son grade, qui se serait opposé au général de Villiers, ne se soit pas retrouvé, sinon aux arrêts de rigueur, du moins expédié aussi sec dans une caserne lointaine et isolée? Dans son livre, « qu’est-ce qu’un chef », aux éditions Fayard, il écrit dans la quatrième de couverture: « Car l’autorité n’est pas spécifiquement militaire, c’est le lien fondamental de toute société humaine. » Ce qui est exact. Mais son autorité à lui, général de Villiers, est-elle supérieure à celle du Président de la République?
Le général a oublié le « cedant arma togae » de Cicéron…
(1) in « la Constitution », introduite et commentée par Guy Carcassonne, éditions du Seuil, 2009, page 112. (2) in « Foch » de Jean Autin, éditions Librairie Académique Perrin pour le GLM, 1987, page 289. (3) in « de Gaulle, 1. le rebelle » de Jean Lacouture, éditions du Seuil, 1984, page 354. (4) in « Mémoires de Guerre » de Charles de Gaulle, éditions Rencontre, 1971, page 53 (5) ibid page 61. (6) in « lettres, notes et carnets, 1905 – 1941 » de Charles de Gaulle, présentés par l’amiral Philippe de Gaulle et préfacé par Jean-Luc Barré, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2010, page 382.
Napoléon 1er abdique le 4 avril 1814. Le 19 octobre 1813, la bataille de Leipzig ou « bataille des Nations » signe la fin de l’empire napoléonien. Les Anglais, les Russes convergent vers Paris où les Cosaques dresseront leurs tentes Contraint d’abdiquer par le tsar Alexandre 1 er au profit de son fils, Napoléon est exilé sur l’ile d’Elbe, une petite ile située entre la Corse et l’Italie. Prétextant que la France ne lui paye pas les 2 millions de francs prévus par le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814 et craignant que les souverains européens ne reviennent sur leur décision, il s’évade le 26 février 1815 pour reprendre le pouvoir en France. Mais cela est un autre sujet et ce n’est pas de lui que je veux traiter aujourd’hui.
le comte de Provence, futur Louis XVIII
Louis Stanislas de France, comte de Provence, est né le 17 novembre 1755, soit un peu plus d’un an après son ainé, Louis Auguste, futur Louis XVI et deux avant son puiné, Charles Philippe, comte d’Artois et futur Charles X.
Le comte de Provence n’est pas ce que l’on pourrait appeler un progressiste et il n’aura de cesse de tenter d’influencer Louis XVI vers des politiques conservatrices, jusqu’à critiquer publiquement les décisions royales dès l’instant où elles paraissent s’inspirer des « Lumières ». Il va même faire en sorte, pour différentes raisons, que les ministres les plus réformateurs nommés par son frère, Turgot*, Necker*, Calonne* soient congédiés.
ouverture des États Généraux le 5 ma 1789
La France étant en état de quasi faillite, le 24 janvier 1789, Louis XVI convoque les États Généraux, les premiers depuis 1614. Le Tiers État demande la vérification des pouvoirs et surtout le vote par tête et non par ordre. Ce que refusent la noblesse et le clergé. Le 17 juin 1789, les députés du Tiers État, rejoins par quelques députés de la noblesse et du clergé, se déclarent en Assemblée Nationale et le 9 juillet en Assemblée Nationale Constituante. Auparavant, le 23 juin, Louis XVI ordonne la dispersion de l’Assemblée, ce à quoi Mirabeau* aurait répondu: « Nous sommes entrés ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes. »
la bataille de Valmy
Le 20 juin 1791, le comte de Provence s’enfuit et s’installe à Coblence. Son frère, Louis XVI, enfui le même jour, mais est reconnu et arrêté à Varennes*. Cette fuite – que l’Assemblée Nationale, pudiquement, transformera en « enlèvement » – sera l’élément déterminant de la rupture de confiance entre la monarchie et le peuple dans son ensemble. Le roi de France ne sera plus désormais considéré comme un souverain, mais comme un traitre à la Nation. Jusqu’à la chute de la monarchie le 21 septembre 1792 et la mort du roi le 21 janvier 1793. Provence lève une armée pour rentrer en France aux côtés des troupes prussiennes et autrichiennes. Mais la défaite du duc prussien de Brunswick* à Valmy* le 21 septembre 1792 devant les armées républicaine stoppa net cette tentative. A la mort du dauphin le 8 juin 1795, il devient l’héritier du trône de France et prend le nom de Louis XVIII.
Après le coup d’état du 18 Brumaire (9 novembre 1799), il va tenter de négocier le 4 juin 1800 avec Bonaparte pour son retour en France et le rétablissement de la monarchie. Le Premier Consul lui écrivit: » Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France; il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres. » (1) Cette réponse aurait entrainé « l’attentat de la rue Nicaise* contre Bonaparte. Comme l’écrit Marc Ferro dans son « histoire de France » (2) « Derrière ces complots, il y avait Louis XVIII et plus encore le comte d’Artois, mais l’enquête juge que c’est le duc d’Enghien qui aurait eu le commandement de l’expédition si le projet d’enlever Bonaparte avait réussi. » Ce sera, officiellement du moins, la dernière tentative de Louis XVIII auprès de celui qu’il appelait « l’usurpateur » pour retrouver « son » trône.
Au fur et à mesure des victoires napoléoniennes, il devra aller d’exil en exil: la Suède, l’Italie, la Pologne, la Lettonie, l’Angleterre où il restera jusqu’à la première restauration en 1814. En effet, les souverains, vaincus par Napoléon et devenus ses alliés, l’obligent à quitter leur pays. Disposant du peu d’argent qui lui fournit le gouvernement britannique, il mène un train de vie modeste, d’autant qu’il n’y réside pas en tant que roi de France, mais en tant que comte de L’Isle Jourdain. De plus, il a obligation de ne mener aucune action politique pendant son séjour en Angleterre.
la campagne de Russie
La désastreuse campagne de Russie de 1812 marque le début de la fin de l’aventure napoléonienne, même si quelques victoires laissent à penser que Napoléon maitrise encore son destin. Mais, la preuve a été faite qu’il n’était pas invulnérable et les souverains européens, tout comme leurs peuples, ne vont pas laisser passer l’occasion de s’affranchir de sa tutelle: « Situation désastreuse: l’Allemagne napoléonienne s’effondrait. Le royaume de Westphalie n’existait plus. Tous les membres de la Confédération du Rhin s’empressaient de se dégager et de conclure des accords avec l’Autriche. Montgelas, le principal ministre de Bavière, avait donné le signal, le 8 octobre. Le Rhin même se trouvait menacé. » (3) En France également, des interrogations se font jour. En 1812, le complot du général Malet* avait mis en lumière la méfiance grandissante d’une partie de l’armée et de la bourgeoisie à l’égard de l’empereur: « Depuis 1808, la bourgeoisie souhaitait se débarrasser d’un sauveur devenu quelque peu encombrant. (…) L’ingratitude était tempérée par la lâcheté. (…) Ce sont les défaites de Napoléon devant les Alliés qui ont fourni l’occasion attendue depuis six ans. Les notables n’ont pas été capables de renverser eux-mêmes l’Empereur; ils ont eu besoin d’une aide extérieure. » (4)
Louis XVIII suit avec beaucoup attention le déroulement des évènements. Les Alliés étaient à Paris, Lyon. Le comte d’Artois à Nancy. Les partisans de la monarchie parcouraient le pays et réclamaient le retour de Louis XVIII sur le trône. Napoléon, définitivement vaincu et sous la pression de ses maréchaux, abdique le 6 avril 1814. Les alliés proposent la pleine souveraineté de l’ile d’Elbe à l’empereur déchu en lui conservant son titre d’empereur et en lui allouant une pension annuelle de deux millions de francs versée par la France. Ils s’apercevront un peu plus tard que cette mansuétude n’était pas une bonne idée.
Louis XVIII
Quelques jours avant l’abdication, 1er avril, le Conseil Général de la Seine faisait appel officiellement au retour des Bourbons sur le trône. Le 3, le Sénat prononçait la déchéance de Napoléon et le 6 appelait lui aussi au retour de Louis XVIII.. Un projet de monarchie parlementaire fut établi. Mais Louis XVIII le refusa et à la place imposa une charte*: souveraineté du roi et non du peuple; garantie des liberté fondamentale et de la représentation nationale; égalité devant la loi et devant l’impôt; libre admission à tous les emplois; liberté de conscience. En la matière, le choix des mots est fondamental: c’est une charte, octroyée par le roi et non une constitution, même si cette charte est plutôt libérale. Mais il est roi de France et non roi des français. Et il rétablit le drapeau blanc à fleur de lys au lieu et place du drapeau tricolore. Le traité de Paris du 30 mai 1814 imposé par les alliés ramenait la France à ses frontières de 1792. Jean Tulard, dans son ouvrage, écrit: « L’orgueil des Français fut blessé. Dans cet abandon, consenti en réalité par Talleyrand*, on vit le pourboire des Bourbons aux Alliés. » (5)
Louis XVIII arrive à Paris
Le 7 avril, il arrive solennellement à Paris, acclamé par le peuple. Le clergé manifeste bruyamment son soutien au monarque, moins cependant que la noblesse qui estime que Louis XVIII ne va pas assez loin dans le rétablissement de la monarchie absolue. Il entend gouverner seul et ne nomme pas de Premier Ministre. Seules quelques personnalités occupent des ministères importants, comme Talleyrand* au poste de ministre des affaires étrangères. Il doit résister aux revendications de son frère, le comte d’Artois » qui exige que la France soit « dé-bonapartiser », que tout les partisans de « l’ogre » et tous les révolutionnaires encore en place grâce à la générosité du roi soient poursuivis et punis. Louis XVIII ne cédera pas et fera en sorte de respecter la lettre et l’esprit de la charte.
Napoléon 1er débarque à Golfe Juan
Mais, le 1er mars 1815, Napoléon s’enfuit de l’ile d’Elbe. Il débarque à Golfe Juan et son voyage jusqu’à Paris sera triomphal: il réussit à ramener à sa cause les troupes et les maréchaux qui devaient l’arrêter. Y compris Ney, « le brave des braves », qui paiera de sa vie son ralliement. Ce retour de l’empereur n’est pas pris au sérieux: la presse parisienne n’affirme t-elle pas que « quelques gardes-champêtres viendront à bout de cet acte de démence. » (6) Le roi envoie son frère et le duc d’Orléans (le futur roi Louis Philippe) au devant des troupes napoléoniennes. Sans succès. Le roi se rend alors à Paris et déclare devant les députés: « Pourrais-je, à soixante ans, mieux terminer ma carrière qu’en mourant pour sa défense ? » La séance s’achève en délire avec la promesse du souverain : « Quoi qu’il arrive, je ne quitterai pas mon fauteuil. La victime sera plus grande que le bourreau. » (6) Mais en réalité, ni le roi, ni sa famille, ni la cour ne sont déterminés à se battre. Au contraire, le 19 mars, il déclare: « Je vois que tout est fini sur ce point. Ne nous engageons pas dans une résistance inutile. Je suis résolu à partir. » Le 20 mars, Napoléon arrive à Fontainebleau. Le 25, une coalition qui regroupe la Grande Bretagne, la Russie, la Prusse, l’Autriche et la Suède rassemble une armée de 193 000 hommes en Belgique. Napoléon et ses 125 000 soldats seront défaits à Waterloo le 18 juin 1815.
Le 8 juillet, Louis XVIII revient à Paris. C’est la seconde Restauration. Il mourra le 16 septembre 1824. Son frère, le comte d’Artois, lui succédera sous le nom de Charles X.
(1) in « Napoléon » de Jean Tulard, éditions Fayard, 1987, page 137. (2) in « Histoire de France » de Marc Ferro, éditions Odile Jacob pour GLM, 2001, page 240. (3) in « Napoléon » de Jean Tulard, page 399. (4) ibid pages 409 – 410. (5) ibid page 421. (6) in la revue Hérodote.net de mars 2019: « 19 mars 1815: la fuite piteuse de Louis XVIII
« Je cesse d’exercer mes fonctions de Président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi »C
C’est par ce bref communiqué remis à minuit dix le 28 avril au Président du Conseil Constitutionnel, Gaston Palewski*, que le Président Charles de Gaulle mit fin à dix années de pouvoir gaullien le 28 avril 1969.
Il décide d’organiser un référendum qui portera sur une nouvelle organisation administrative des régions françaises, mais aussi sur la réforme du Sénat et une nouvelle organisation de l’économie. Comme le souligne la Fondation Charles de Gaulle*, il s’agirait alors pour le Général* de bénéficier de nouveau d’une légitimité populaire réaffirmée pour achever son mandat.
Lors du conseil des ministres du 23 mai, il déclare:
« Ce qui est élémentaire, et même naturel, c’est ce désir d’élévation et de participation. Il faut que l’État le prenne en compte, le coiffe et en fasse son affaire; et que le pays le mandate pour le faire. Il faut que le pays nous dise: »Nous vous faisons confiance, à vous tels que vous êtes pour réformer l’université de manière à l’adapter aux besoins modernes de la Nation. (…) Pour que la participation soit étendue et qu’elle touche aux responsabilités, par l’association du personnel à la marche des entreprises. (…) Pour définir l’organisation régionale. » L’opération qui est à faire, l’opération que je dois faire, c’est un référendum portant sur ces sujets-là; c’est demander au peuple un mandat pour faire ces choses-là. Si c’est non, ma tâche est terminée. Si c’est oui, nous le ferons avec cet appui formulé par le pays, s’il le veut. » (1)
Dans son allocution du 24 mai 1968, il annonce la tenue du référendum qui portera sur trois axes: la réforme universitaire, les entreprises et les régions. Le Premier Ministre, Georges Pompidou, insiste pour que le référendum soit reporté au début de 1969. Il fait valoir que la réforme de l’Université sera très vite mise en oeuvre et que les entreprises sont réticentes aux projets les concernant. Restent les régions et le Sénat. Le titre 1er du projet prévoyait que les régions deviendraient des collectivités territoriales, auraient des compétences nouvelles et leurs compositions modifiées; des préfets de région remplaceraient « les préfets coordinateurs. Le titre 2 prévoyait la fusion du Sénat et du Conseil Économique et Social, réunis en un nouveau Sénat, ne disposant plus de pouvoirs de blocage et ne pouvant plus proposer de textes de lois. De plus, l’intérim du Président de la République ne serait plus exercé par le Président du Sénat, mais par le Premier Ministre. Lors du conseil des ministres du 27 mai, le Président déclare à ses ministres:
« une fois de plus, la société française se décompose, les élites s’effondrent, ceux qui devraient aider à tenir debout se couchent. Nous avons vu ça un autre mois de mai, il y a vingt huit ans. Sous une forme ou sous une autre, ça réapparait de temps en temps. Une proposition est faite à la nation. La nation dira si elle veut faire cette rénovation, et si c’est le régime actuel et son chef qui doivent la faire. » (2)
La question posée aux électeurs le 27 avril est la suivante:
« Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et relatif à la création de régions et à la rénovation du Sénat ? »
Si la question posée semble simple, il n’en reste pas moins que ces deux réformes, si elles avaient reçu l’assentiment des électeurs, auraient été un bouleversement de la vie politique française, quasiment au même niveau que la modification du mode d’élection du Président de la république en 1962. Avant même le début de la campagne électorale, l’opposition de gauche avait appelé à voter « non ». Rejointe un peu plus tard par Valéry Giscard d’Estaing, Président des Républicains Indépendants. Seule l’UDR appelait alors à voter « oui ». Le résultat du référendum est sans ambiguïté: avec 80% de participation; le « non » l’emporte avec 52,41% des voix.
François Mauriac qualifiera le départ de Charles de Gaulle de « suicide en plein bonheur ». À l’UDR, c’est bien évidemment la consternation. À gauche, derrière les déclarations triomphalistes de façade, le ton est à la modération. Seul, le centre qui voit son horizon s’éclaircir se pense en alternative au gaullisme. Mais, son candidat sera sèchement battu par Georges Pompidou, successeur non désigné du Président de Gaulle.
À cette époque beaucoup se sont interrogé sur les raisons qui ont poussé le fondateur de la V ème République à remettre en cause sa présidence lors d’un référendum à l’issue incertaine. Les interrogations demeurent encore aujourd’hui. Circulent bien des hypothèses pas forcément plus exactes les unes que les autres. Pas forcément plus fausses non plus.
François Mauriac, dans un article du Figaro en date du 8 octobre 1946, décrivait de Gaulle et cette description aurait pu tout aussi bien être faite au moment où le Président décidait du référendum:
« Charles de Gaulle ne cherche pas à nous imposer ses vues sur le relèvement français: il souhaite de nous convaincre qu’elles sont justes. Si, comme il est probable, le peuple, cette fois, ne se laisse pas persuader, il reprendra sa veillée solitaire, à l’écart des honneurs qu’il méprise: il dira comme le Coriolan de Shakespeare: « j’aime mieux les servir à ma guise que les commander à la leur. »(3)
Dans un long article écrit en 1998 et repris ce mois-ci par le magazine « l’Histoire »*, Michel Winock* décrit le long processus gaullien, du 18 juin 1940 au 27 avril 1969, de l’ascension à la chute, de l’enthousiasme au rejet. Il écrit au début de son article:
« Pendant une dizaine d’années, il régna d’abord, en effet, sur l’imaginaire des Français. Ceux-ci se détachèrent de lui parce qu’il fut à court d’inspiration ou parce qu’eux-mêmes ne voulaient plus rêver. »
Pour être quelque peu réductrice, cette affirmation de l’historien n’en est pas moins pertinente.
En effet, « de Gaulle figure historique »; » voix de la nation résistante et finalement victorieuse »; » sauvé l’honneur »; « rassembleur national »; « sa cause était celle de la France »; « La démocratie directe commence dans le gaullisme avec cette théophanie directe, sur le pavé des villes pavoisées. »; « protecteur de la paix civile »,
toutes ces figures dans lesquelles se reconnaissent les français et qui font de lui une référence quasiment religieuse, vont se ternir après les présidentielles de 1965, où le Président est mis en ballotage,
« la désacralisation est en cours »; « le héros est tombé de son piédestal »; « Or de Gaulle, pendant des jours et des jours, donne à croire qu’il n’est plus l’État, qu’il n’y a plus d’État ».
Les français sont passés du rêve de la grandeur aux réalités du quotidien, pas faciles à vivre.
Dans l’immense biographie que Jean Lacouture a écrite sur Charles de Gaulle, il rapporte une conversation que le général a eu avec François Flohic*, son aide de camp, lors de leur voyage en Irlande en juin:
le commandant Flohic, Charles et Yvonne de Gaulle
« Au fond, je ne suis pas mécontent que cela se termine ainsi. (..) En tout cas, je ne dirai plus rien. »(4)
Quelques jours avant de partir en Irlande, il confiera à son beau-frère, Jacques Vendroux* en parlant de ses anciens « amis » politiques:
« Je n’ai plus rien à faire avec eux, ils me sont étrangers » (5)
Alain Peyrefitte, X, Pierre Messmer, Charles de Gaulle sur le de Grasse à Mururoa en 1966.
Mais, cette indifférence, teintée de mépris, est-elle vraiment réelle? Ce que dit Madame Yvonne de Gaulle à Alain Peyrefitte le jour des obsèques de son mari contredit quelque peu les affirmations du général:
« Il a été miné par le chagrin, me dit-elle. Vous n’imaginez pas à quel point il a souffert. Il a tant souffert. Cette mort est pour lui une délivrance. »
Cinquante années après le départ volontaire du général de Gaulle, les questions relatives à l’organisation du référendum et de son départ restent posées. Pour ma part, trois réponses semblent s’imposer: 1. un besoin impérieux de relégitimer et sa personne et son action; 2. la nécessité de faire évoluer la société française suite à la révolte du mois de mai; 3. le sentiment de ne plus être compris des français mêlé à une certaine lassitude du pouvoir.
Beaucoup, à cette époque, pensait que la V ème République ne survivrait pas à son fondateur. Depuis le 4 octobre 1958, elle est toujours en place. Certes, elle a été modifié bien souvent au gré des alternances politiques. Il n’est pas certain que Charles de Gaulle là reconnaitrait; pour autant, il ne faut jamais oublier que s’il avait des convictions fortes, il avait aussi le sens de l’État et qu’il a toujours su être pragmatique, justement dans le sens de l’intérêt de l’État et de la France. « Tout le monde a été, est ou sera gaulliste » aurait déclaré André Malraux. Aujourd’hui, mis à part quelques nostalgiques de Vichy et l’URSS, tout le monde se réclame, de près ou de loin, du Grand Homme. Ainsi va l’Histoire.
(1) in « C’était de Gaulle », tome 3, de Alain Peyrefitte, éditions de Fallois Fayard pour le GLM, page 535. (2) ibid page 548 (3) in « Journal Mémoires Politiques » François Mauriac, éditions Robert Laffont, collections Bouquins, 2008, page 884. (4) in « de Gaulle: le souverain » de Jean Lacouture, tome 3, éditions du Seuil, 1986, page 757. (5) ibid page 758
Iossif Vissarionovitch Djougachvili, ou si vous préférez Joseph STALINE, est mort le 5 mars 1953. Il y a donc soixante six ans. Il a été beaucoup dit, beaucoup écrit sur cet homme qui a donné, bien involontairement, son nom à une variante du totalitarisme: le stalinisme. Avant d’aborder sa mort et les réactions qu’elle a suscitées, quelques lignes sur le parcours de cet homme que rien, à priori, ne destinait au destin qui a été le sien.
Il est né en décembre 1878 en Géorgie, d’une famille de petit artisan. Sa mère, très religieuse, l’oblige à rentrer au séminaire, mais il en est expulsé à l’âge de vingt ans. Il va très vite militer dans des organisations révolutionnaires, ce qui lui vaut de multiples arrestations et de nombreux séjours en Sibérie. Entre deux arrestations, il rencontre Lénine à plusieurs reprises. En 1917, de retour d’un exil sibérien, il prend la direction du parti bolchévique à Pétrograd. Même s’il a un rôle relativement mineur pendant les deux révolutions, il travaille directement et discrètement sous les ordres de Lénine. Il y a au sujet des relations entre les deux hommes des avis contradictoires: pour les uns, Lénine* appréciait Staline au point de le définir en 1911 comme « le merveilleux georgien; mais pour la grande majorité des autres, dans son testament, Lénine reprochait à Staline sa brutalité et proposait de le destituer de son poste. Après la mort du père de la révolution bolchévique en 1924, Staline est à la tête du parti communiste et écarte tous ceux qu’il estime lui être hostile. Au premier rang de ceux-ci Trotsky* qu’il fait exiler en 1929 et assassiner en 1940. Au début des années 30, il met en place la collectivisation des terres; ce qui a pour effet la déportation en Sibérie de deux millions de « koulaks »*, accusés d’être des propriétaires et donc des exploiteurs. Mais aussi une famine qu’il a, sinon organisée, en tout cas encouragée, famine qui a causé la mort de plusieurs millions de paysans. Les grandes purges qu’il mettra en place entre 1936 et 1938 lui permettent d’éliminer toutes personnes suspectées d’opposition et/ou de « déviationnisme »; parmi elle une grande partie des hauts gradés de l’Armée Rouge. En matière de politique étrangère, il impose aux autres partis communistes la politique dite « classe contre classe », son principal ennemi étant la social démocratie. Prétextant une mauvaise volonté de la France et du Royaume Uni à l’égard de l’URSS, il signe le pacte germano-soviétique le 23 août 1939, pacte qui prévoit le partage de la Pologne entre les deux dictatures et l’annexion par l’URSS des Pays Baltes.
L’Allemagne nazie attaque l’URSS en juin 1941, mais est mise en échec sans atteindre ses objectifs: Moscou, Léningrad et Rostov. Encerclée et vaincue à Stalingrad, l’armée allemande commence alors la retraite qui amènera l’Armée Rouge au coeur de Berlin, alors qu’à l’ouest, les armées alliées ont débarqué en Normandie, en Provence et en Italie. Le 8 mai 1945, l’Allemagne nazie capitule. Le prestige et l’autorité de Staline sont les grands vainqueurs de cette guerre.
W. Churchill, H. Truman, J. Staline
En Août 1945, la conférence de Postdam* qui réunit Churchill*, Truman* et Staline décide des zones d’influence: l’Europe de l’ouest aux alliés occidentaux; celle de l’est à l’URSS. En quelques années, les régimes communistes s’imposent dans les démocraties populaires sous l’autorité sans appel de Staline. La mort de Staline en 1953 entrainera un timide début de « déstalinisation », mais n’empêchera nullement l’écrasement des révoltes populaires contre les partis communistes au pouvoir, à Berlin en juin 1953; à Budapest en octobre 1956 et à Prague en août 1968.
crédit photo: Rue des Archives/Rue des Archives/Tallandier
LES RÉACTIONS EN FRANCE
« Le petit père des peuples » ou « vodj » (« le guide » en russe) s’éteint donc le 5 mars 1953, officiellement suite à une hémorragie cérébrale. L’Humanité, « l’organe central du Parti Communiste Français », annonce en une la mort du « grand Staline ». Il faut dire que le dictateur est l’objet d’un véritable culte, particulièrement en France, au sein des communistes.
Maurice Thorez et sa femme Jeannette Vermeersch
Maurice Thorez*, alors secrétaire général du PCF, écrit dans son autobiographie « Fils du peuple » après sa rencontre avec Staline en 1925: « Lors de mon premier voyage à Moscou, j’avais eu le rare bonheur de voir et d’entendre le camarade Staline. (…) La veille de notre départ, le camarade Staline reçut notre délégation. Sa cordialité souriante nous mis à l’aise dès l’abord. Une pensée que Staline exprima ce jour-là est restée gravé dans ma mémoire: « l’influence réelle d’un Parti se mesure aux actions qu’il est capable d’organiser de diriger. » (1)
Paul Eluard* publiera en 1950 un recueil de poèmes, « Hommages » dans lequel il écrit ceci:
« Staline dans le coeur des hommes Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes Staline récompense les meilleurs des hommes Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir Car travailler pour vivre est agir sur la vie Car la vie et les hommes ont élu Staline Pour figurer sur terre leurs espoirs sans bornes.
Et Staline pour nous est présent pour demain Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur La confiance est le fruit de son cerveau d’amour La grappe raisonnable tant elle est parfaite. »
Tout de suite après la mort de Staline, Aragon*, directeur des « Lettres Françaises » demande à Picasso de dessiner un portrait du défunt. Dans le numéro du 12 mars 1953,qui rend compte de la mort de Staline, il écrit: « « La France doit à Staline tout ce que, depuis qu’il est à la tête du parti bolchevik, il a fait pour rendre invincible le peuple soviétique, et dans son armée rouge, et dans sa confiance en Staline, l’homme qui disait que gouverner c’est prévoir, et qui a toujours prévu juste… La France doit à Staline son existence de nation pour toutes les raisons que Staline a données aux hommes soviétiques d’aimer la paix, de haïr le fascisme, et particulièrement pour la constitution stalinienne, qui est une de ces raisons, pour lesquelles un grand peuple peut également vivre et mourir. (2) Merci à Staline pour ces hommes qui se sont forgés à son exemple, selon sa pensée, la théorie et la pratique stalinienne !« (2)
Ce dessin ne plaira pas à la direction du PCF qui le fait savoir dans l’Humanité du 18 mars: «Le Secrétariat du Parti communiste français désapprouve catégoriquement la publication dans Les Lettres françaises du 12 mars du portrait du grand Staline par le camarade Picasso. »(2) A Paris, le siège du PCF est drapé de noir. Partout dans le pays, les communistes organisent des manifestations en l’honneur de Staline.
Les plus hautes autorités de l’État rendent elles aussi hommage au dirigeant communiste: ainsi, Edouard Herriot*, président de l’Assemblée Nationale, impose t-il aux députés une minute de silence « au vainqueur d’Hitler et au modernisateur de l’Union Soviétique. »
Aimé Césaire*, le poète martiniquais, y va lui aussi de son éloge: « Je suis originaire d’un petit pays qui souffre sous le joug du régime colonial. Mais j’ai visité l’Union soviétique, et je sais que la cause de la paix et de la libération nationale, la cause pour laquelle se bat le peuple de ma patrie et les peuples opprimés dans toutes les parties du monde, triomphera, car elle est indissolublement liée aux grandes idées de Lénine et de Staline ! » Le général de Gaulle, alors président du RPF, envoie un télégramme à Mr Molotov*, vice-président du Conseil des commissaires du peuple, télégramme de circonstance il est vrai, mais qui ne mentionne que le rôle de Staline pendant la guerre: « … Le nom de Staline restera toujours attaché au souvenir de la grande lutte menée en commun jusqu’à la Victoire par les peuples de l’URSS, le peuple français et les peuples alliés. » (3) La relation de Staline aux français communistes relève quasiment d’une relation filiale: dans presque tous les logements des familles, le portrait de Staline, orné d’un crêpe noir, trône dans la salle à manger. Des objets divers, confectionnés au sein de ces familles, sont envoyés aux sièges des différents comités départementaux et sont exposés comme un ultime hommage des camarades au petit père des peuples.
L’Humanité du 11 mars souligne, sous la plume de Pierre Courtade*: « Le peuple de France prenant le deuil en même temps que le peuple de l’Union Soviétique; tant de silence accumulés à travers le pays entier au moment où les canons soviétiques saluaient l’arrivée du corps de Staline au mausolée de la Place Rouge. » (4)
A l’exception bien sûr de l’Humanité, la presse française rend compte du décès de Staline de façon sinon neutre, en tout cas sans grandes envolées lyriques. Ainsi le Figaro se contentant de citer les médias officiels soviétiques: « Radio-Moscou transmit d’abord, comme d’habitude, la sonnerie des cloches de la grande tour du Kremlin. Puis vint l’hymne national soviétique. Enfin, le speaker a commencé la lente lecture du communiqué officiel rédigé au nom du Comité central du parti, du Conseil des ministres et du Præsidium du Conseil suprême: «Le cœur du camarade Staline, continuateur inspiré de la volonté de Lénine, guide et éducateur du parti communiste et des peuples soviétiques, a cessé de battre.» Aussitôt après cette lecture, Radio-Moscou a diffusé le solennel dernier mouvement de la «Symphonie pathétique», de Tchaïkovski. »
Le Monde, daté du 7 mars 1953, dans un éditorial titré « l’homme et son héritage », sans doute sous la plume de son fondateur Hubert Beuve-Méry*, pointe la volonté implacable de Staline et leurs conséquences: « La poursuite de ce bonheur mathématique a peuplé les camps de concentration et les charniers; elle a transformé des millions d’hommes en robots civils ou militaires. Elle en a réduit d’autres au rôle de thuriféraires dépourvus de la plus élémentaire dignité. »
France-Soir consacre toute sa une au décès de Staline. « La mort de Staline survenue à Moscou à 19h50 a été connue à 2h09. Le corps du maréchal, qui sera embaumé, va être exposé à la Maison des syndicats. Les Russes s’attendaient à une issue fatale. L’hémorragie cérébrale qui l’avait frappé « avait étendu ses effets jusqu’au coeur, entraînant un désordre aigü du système cardio-vasculaire et aggravant les difficultés de respiration. Staline est mort sans avoir repris connaissance ». Puis, il reprend le communiqué des autorités soviétiques: « Le coeur du camarade de Lénine et continuateur inspiré de sa volonté, chef avisé et maître du Parti communiste et du peuple soviétique Joseph Vissarionovitch Staline, a cessé de battre ». Le journaliste chargé des questions diplomatiques s’interroge « sur le mystère de la succession de Staline ».
Mis à part les militants et l’appareil du PCF, le décès de Joseph Staline n’a pas été ressenti comme une perte. Certes, il faisait partie des vainqueurs, mais sa main mise sur les pays de l’est, les procès fabriqués à la chaine faisaient de lui un repoussoir. Pourtant, bien peu de gens connaissait l’étendue des crimes staliniens. Les intellectuels, dont la raison d’être est justement d’être lucide et curieux, ont été aveuglés par l’idéologie communiste et par le culte de la personne de Staline. A cette époque, bien peu d’entre eux s’en sont détournés et ont cessé d’être des « compagnons de route. » Staline disparu, le stalinisme a t-il disparu avec lui? Sans doute. Pour autant, le régime imposé par Mao Zédoung en Chine, ou par la famille Kim en Corée du Nord ou par Henver Hodja en Albanie, ces régimes ont de fortes concordances avec celui du « petit père des peuples »: parti unique, contrôle absolu de l’État, culte du chef, terreur et crimes de masse, idéologie obligatoire.
Pour conclure cet article, permettez moi de citer Laure Adler* dans son excellent ouvrage « dans les pas de Hannah Arendt ». « Pour elle (Hannah Arendt), le totalitarisme, par essence, diffère de la tyrannie et de la dictature. Il brise la tradition, la justice, la morale, le sens commun. (…) Essence de la domination totalitaire, le terreur dispose de son propre tribunal où ne sont plus jugés des coupables ou des innocents, mais des exécutants ou des opposants à la loi historique ou naturelle. » (5)
Staline a mis en place un régime totalitaire dès sa prise de pouvoir qu’il a consolidé jusqu’à sa mort. Il est malgré tout surprenant, voire incompréhensible, que des milliers de personnes à travers le monde aient idolâtré cet homme. Et encore plus surprenant et tout aussi incompréhensible qu’aujourd’hui encore beaucoup rechignent à faire le procès et de l’homme et de son régime.
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(1) in « Fils du peuple » de Maurice Thorez, éditions sociales, 1949, page 51.
(2) in le blog de Philippe Solers: http://www.pileface.com/sollersdu 4 mars 2013.
(3) in « Charles de Gaulle, lettres notes et carnets, 1942 – mai 1958 » éditions Robert Laffont, collection Bouquins, page 1110.
(4) in « la liturgie funèbre des communistes 1924 – 1983 » de Jean-Pierre A. Bernard, article dans Persée, 1986, page 44.
(5) in « dans les pas de Hannah Arendt » de laure Adler, éditions Gallimard, 2005, page 360.
Que personne ne se méprenne: je ne me suis rallié ni à Mme Le Pen ni à MM Mélanchon ou Dupont Aignan. Surtout pas. Mais nous en sommes arrivés à un tel point de désordres et/ou de révoltes et/ou d’incompréhensions qu’il faut trancher dans le vif, c’est-à-dire dissoudre l’Assemblée Nationale. Cela relève de la décision du seul Président de la République.
Il semble qu’il n’ait pas encore envisagé cette solution. C’est dommage car rien ne semble pouvoir arrêter ce mouvement de contestation, ni les promesses, ni les décisions.
Ce mouvement a débuté le 17 novembre 2018 sur des revendications concernant les augmentations du prix des carburants, de la CSG des retraités et d’autres plus diffuses comme les salaires trop bas, l’abandon des territoires à travers la suppression de certains services publics ou la remise en cause de l’abandon partiel de l’ISF ou la mise en place de la « flag tax ». Des revendications somme toute plutôt raisonnables.
Ce mouvement a très vite été bien perçu par l’ensemble des Français. C’est du moins ce que les sondages ont révélé. Il est vrai que cette apparente spontanéité avait quelque chose de sympathique, d’autant que les premières demandes des gilets jaunes n’avaient rien de démagogiques, en tout cas pas trop. Pour ma part, sans adhérer totalement, si un institut de sondages m’avait interrogé, j’aurais marqué ma sympathie.
Bien sûr, les politiques, et pas des moindres, sont apparus: de Mme Le Pen à MM Mélanchon, Dupont Aignan, Phillipot, Roussel, Hamon, Wauquiez et quelques autres de moindre envergure. Tous, la main sur le coeur, dans un bel élan qui se voulait compassionnel, mais en réalité d’une hypocrisie flagrante, ils ont entonné le couplet habituel de ceux qui « veulent le bonheur du peuple », à savoir « redonner la parole » à ce dernier. Nous avons pu alors assister à un concert où la fourberie le disputait aux mensonges, où les tartuffes concurrençaient les cabots et les comédiens!
Certes, le Président Macron et son gouvernement ne sont pas exempts de critiques: les petites phrases imbéciles du premier et les décisions du second: réforme de l’ISF, flat tax, diminution de 5 € sur les APL, augmentation de la CSG des retraités, etc. Autant de mesures injustes et mal venues dans le contexte économique difficile pour les plus fragiles que nous vivons aujourd’hui.
Très vite, les premiers dérapages sont apparus: de la dénonciation de migrants aux gendarmes à l’obligation à une femme arrêtée à un barrage, d’enlever son voile religieux; de l’obligation de revêtir un gilet jaune faite aux automobilistes pour pouvoir passer un barrage aux blocages d’entreprises ou de grandes surfaces. Sans parler des saccages des magasins, des péages autoroutiers et même d’une préfecture et de lycées. En même temps que les slogans versaient dans l’insulte, les menaces et la démagogie. Jusqu’à cette mise en scène de la mort par décapitation du Président de la République.
Ce dernier a annoncé plusieurs mesures allant dans le sens des revendications. Mesures très vite considérées comme insuffisantes.
Bien que les gilets jaunes aient annoncé haut et fort qu’ils refusaient toutes formes de représentations, quelques figures sont apparues dans les médias. Certaines voulaient discuter avec le gouvernement, d’autres refusaient l’ébauche même de la moindre discussion. Mais malgré ces dissensions, deux personnages sont sortis du bois: un prof et un chauffeur routier. Des gens aussi charismatiques que manipulateurs.
Le premier est un vieux routier de la contestation et un zélateur du fameux référendum d’initiative citoyenne, cela dès 2005. Il a participé à « Nuit debout », mais aussi à la « manif pour tous ». Il est un anti européen convaincu. C’est un admirateur d’Hugo Chavez, de Donald Trump, mais aussi d’Alain Soral et de Thierry Meyssan dont il partage les théories conspirationnistes. Le second est un de ceux qui a lancé le mouvement. Sachant utiliser avec adresse les médias, il est passé des revendications initiales à une radicalisation très politique: il a appelé à investir l »Élysée pour, disait-il, « discuter ». Dernièrement, il a été arrêté, puis très vite relâché: il s’est vanté d’avoir provoqué cette arrestation pour tenter de relancer le mouvement. En plus d’être un parfait manipulateur, c’est un cynique revendiqué.
On voit par là, qu’insidieusement, certains politiques ont pénétré le mouvement quand ils ne l’ont pas initié. Sans le dire bien sûr.
Nous en sommes arrivés aujourd’hui à la situation totalement incontrôlable où les revendications initiales ont laissé la place à des revendications strictement politiques, telle, entre autres, la démission du Président de la République. Et derrière ces revendications, deux partis que l’on croyait antagonistes, à savoir le RN de Mme Le Pen et la FI de Mr Mélanchon. L’une et l’autre sont des partisans déclarés du référendum d’initiative citoyenne, le RIC.
Mais qu’est-ce que ce RIC? En gros, « redonner le pouvoir au peuple, sans passer par le Parlement. Donner à ce même peuple le droit de rédiger ou d’abroger une loi et de pouvoir destituer les élus, y compris le Président de la République. » S’il faut croire certains gilets jaunes, le peuple, ce sont eux, uniquement eux. Les autres, sont les ennemis du peuple! Donc tout ceux ceux qui ne soutiennent pas leurs luttes sont les ennemis du peuple. On a déjà entendu cela il y a quelques décennies et on en connait tous les résultats.
Le CESE (Conseil Économique Social et Environnemental) a lancé mi-décembre une consultation qui s’adressait à tout un chacun, avec ou sans gilet jaune.
A bien y réfléchir, les résultats ne sont pas si étonnants que cela: sur 9000 réponses, l’abrogation de la loi Taubira (mariage pour tous) arrive en tête avec 5900 voix. Certes on ne peut traduire une généralité à partir de 9000 participants, mais il est clair qu’à partir d’une telle consultation, le RIC, peut déboucher sur des demandes telles que l’abrogation sur la loi supprimant la peine de mort ou celle de la loi Veil autorisant l’IVG, voire la remise en cause de la loi de 1905. (par parenthèse le Président serait bien inspiré de ne toucher à cette loi en aucune manière).
Bref, ce serait le règne de la folie qui nous amènerait tout droit vers un régime autoritaire!
Donc, pourquoi recourir à la dissolution de l’Assemblée Nationale?
J’en suis arrivé là parce que la situation est incontrôlable et nous allons tout droit vers une situation insurrectionnelle. Situation que les deux partis extrêmes appellent de leurs voeux.
L’État ne contrôle pas la situation et se fragilise de plus en plus après chaque samedi. La violence est chaque fois plus intense et les radicalisations des manifestants plus fortes.
Après la dissolution, des élections législatives suivent selon les procédures constitutionnelles de la V ème République.
Deux possibilités: 1. la majorité actuelle est reconduite, ce qui n’est pas impossible. Après tout ni le RN ni FI n’ont été capables de remporter la législative partielle dans l’Essonne, pas plus qu’ils n’ont été capables de mobiliser leurs électeurs. C’est un LREM qui a été élu le 25 novembre, alors que la crise des gilets jaunes en était à sa deuxième semaine!
Il conviendra cependant que le Président et sa nouvelle majorité sachent écouter et surtout entendre, ce qui n’a pas toujours été le cas depuis mai 2017. 2. la majorité actuelle est battue. Nous entrons dans une cohabitation, sachant que constitutionnellement, le Président ne peut dissoudre l’AN pendant un an après son élection. Donc le ou les partis majoritaires sont appelés à gouverner. Ils pourront mettre en oeuvre leur programme dont celui d’une Assemblée Constituante. Et écrire une nouvelle Constitution. Et mettre en oeuvre le RIC. Mais faut-il encore pour cela qu’ils puissent trouver un terrain d’entente. Et c’est à ce moment que commenceront les difficultés pour eux et surtout, hélas, pour la France.
Alors, oui, il faut dissoudre, même en sachant que la seconde hypothèse est possible. Sauf qu’elle n’est qu’une hypothèse et qu’elle n’est pas inéluctable.
A un moment donné, dans la situation de crise que nous vivons actuellement, un gouvernement doit prendre les décisions qui permettent au pays de choisir son avenir. Cela aura le mérite de remettre « les choses » à plat, chacun aura pu s’exprimer librement par le vote. Je sais que pour certains, le vote n’est pas légitime et seule « la rue » peut s’exprimer légitimement. C’est une opinion que je ne partage pas: chacun sait comment finit ce genre de « consultations ».
En tout été de cause, la France ne peut se permettre de continuer à vivre dans un état de crise permanent, dans un monde en pleines turbulences politiques, économiques et environnementales.
Et pour sortir de cette impasse, je ne vois pas d’autres solutions que la dissolution de l’Assemblée Nationale.
Le 11 mai 1987 s’ouvrait à Lyon le premier procès tenu en France pour crime contre l’humanité.
Pierre Truche et Jean Olivier Viout
Jean Olivier VIOUT, substitut du procureur Pierre Truche pendant ce procès, a donné sa conférence sur ce procès le vendredi 19 octobre à Allevard.
Cette manifestation organisée sous l’égide de l’AMPA (les Amis des Musées du Pays d’Allevard) et de la mairie d’Allevard, avec le soutien du Conseil Départemental, a réuni plus de 130 personnes dans la salle Casserra de la Pléiade.
La personnalité de K. Barbie, son parcours et son engagement au sein de la SS dès sa vingtième année. Sa fuite en Bolivie, encouragée par les services secrets américains. Son zèle et son ascension au sein de la machine répressive de la dictature bolivienne.
Beate et Serge Klarsfeld
Une tentative d’enlèvement organisée par Beate et Serge Klarsfeld*, Régis Debray et un opposant bolivien échouera. L’arrivée au pouvoir de partis démocratiques en Bolivie va permettre le 4 février 1983 l’extradition de Barbie vers la France, en Guyane d’abord, puis aussitôt à Lyon, à la prison du fort Montluc*, lieu symbolique s’il en est puisque c’est dans cette prison que furent amenés nombre de victimes de Barbie, dont Simon Badinter, le père de Robert, alors Garde des Sceaux à cette époque.
Déjà condamné à mort par contumace à deux reprises en France, en 1952 et 1954 pour crimes de guerre, Barbie se pensait à l’abri, la prescription des crimes de guerre de vingt ans étant dépassée.
Mais, le juge Riss mène l’instruction pour crime contre l’humanité, crime non prescriptible pour ces trois faits:
la rafle de l’union Générale des Israélites de France le 9 février 1943;
le dernier convoi ayant quitté Lyon pour Auschwitz le 11 août 1944.
Puis, suite à un arrêt de la Cour de Cassation du 20 décembre 1985, un quatrième chef d’accusation:
actes d’arrestation, torture et déportation de Juifs ou de résistants pris isolément.
Le conférencier explique par le détail comment la qualification des crimes de Barbie en crimes contre l’humanité a été possible: il n’y a eu ni arguties juridiques, ni procédures illégales. Au contraire, le strict respect des lois, la volonté déterminée des magistrats de respecter scrupuleusement tout les droits de l’accusé ont été la règle absolue tout au long du procès et, auparavant, de son instruction.
J.O. VIOUT explique le choix du lieu du procès, à savoir la salle des pas perdus de la Cour d’Assises de Lyon. Salle qu’il a fallu aménager pour recevoir les avocats des 113 parties civiles, la presse française et étrangère, mais aussi les citoyens.
Le procès commence le 11 mai 1987 sous la présidence d’André Versini, assisté de deux assesseurs. Pierre Truche procureur général, assisté de Jean Olivier VIOUT. Jacques Vergès est le défenseur de Barbie.
Au troisième jour du procès, Barbie après avoir lu un court texte où il affirme avoir été enlevé illégalement et que ce procès est donc illégal, déclare ne plus vouloir assister à son procès. Comme la loi l’y autorise, Barbie sera absent jusqu’à la lecture du verdict.
Simone Lagrange témoigne au cours du procès
Monsieur VIOUT, au cours de la conférence, passera la vidéo enregistrée pendant le procès de trois femmes, victimes directes de Barbie, dont une, Simone Lagrange*, qui avait treize ans à l’époque des faits. Ce qu’elles racontent des tortures physiques et morales est glaçant et l’émotion était quasiment palpable dans la salle.
Klaus Barbie sera condamné à la réclusion à perpétuité. A aucun moment, il n’a exprimé le moindre regret, esquissé la moindre demande de pardon. Il est vrai qu’il s’est toujours félicité, lors de ses exils sud américains, d’avoir été un officier nazi exemplaire, d’avoir toujours rempli les missions qui lui avaient été confiées, en précisant toujours que si c’était à refaire, il le referait exactement dans les mêmes conditions.
Cette conférence donnée par un acteur au coeur du procès a été aussi intéressante qu’utile:
Intéressante parce que les faits exposés par le conférencier l’ont été de manière intelligible et pédagogique. La façon d’expliquer des textes et des procédures juridiques complexes a été bien comprise par le public.
Utile parce que le temps a tendance à gommer involontairement l’Histoire et qu’il est indispensable de nous rappeler qu’il y a des périodes abominables qu’il ne faut à aucun prix oublier, au risque de les revivre.
Et que dans les temps troublés que nous vivons, il serait illusoire de faire semblant de ne pas voir le réveil de l’immonde.
La conclusion de Monsieur Viout est à cet égard tout à fait d’actualité:
« Mais quelles que soient ces vicissitudes, l’avènement d’une justice vectrice d’une morale internationale ne doit pas être rangé au rang des vœux pieux ou autres ambitions illusoires. Car l’Histoire vécue par le monde entre 1940 et 1945 et que vivent encore des pays de notre planète, n’autorise pas le refuge dans une hypocrite amnésie.
Les victimes de Barbie et au-delà celles de tous les fanatismes totalitaires nous l’interdisent, car résonnent encore ces mots forts du témoignage d’Elie Wiesel, au procès Barbie : « Quelque part en Galicie un SS disait à un jeune juif : « ‘’Même si tu survis, même si tu racontes, nul ne te croira’’…
Ce procès a opposé un démenti à ce tueur. L’ennemi tue deux fois. La seconde en essayant d’effacer la mémoire de ses crimes…Certes, rien ne peut ramener les morts à la vie. Mais grâce aux paroles dites devant cette cour, l’accusé ne pourra pas tuer les morts à nouveau. S’il réussissait, ce ne serait pas sa faute, mais la nôtre »
Partageons cette conviction, faisons en une exhortation car, nous le savons avec Bertolt Brecht, « le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde »