Londres: 1665 – 1666

Une épidémie de peste particulièrement meurtrière eut lieu à Londres en 1655, suivie par un incendie dévastateur aussitôt après.
Avant de poursuivre, il n’est pas inutile de rappeler que la peste est une bactérie, « yersinia pestis*« , découverte en 1894 par Alexandre Yersin*, un médecin de l’Institut Pasteur.

yersinia pestis

Cette bactérie se trouve généralement chez les petits mammifères et les puces dont ils sont les hôtes. Il y a deux sortes de peste:
la bubonique, la plus courante, uniquement contagieuse si l’on touche au bubon, elle affecte les ganglions lymphatiques;
la pulmonaire, très contagieuse en transmettant d’une personne à l’autre les gouttelettes respiratoires en suspension dans l’air et qui entraine la mort très rapidement.
Quand la maladie est traitée rapidement, des injections d’antibiotiques peuvent la stopper.

Les autorités londoniennes savaient qu’une épidémie de peste sévit aux Pays Bas. Une quarantaine sévère a donc été mise en oeuvre dans les ports anglais, d’autant plus rigoureusement que l’Angleterre était en guerre avec les Pays Bas, pour la seconde fois et pour une affaire de suprématie sur les lignes maritimes commerciales.
Pourtant, des négociants peu scrupuleux vont réussir à débarquer des ballots de soie ou de fourrures. L’épidémie serait partie de ces marchandises.
La première victime, Margaret Ponteus, serait décédée le 12 avril 1665. La maladie va se répandre près vite, partant des quartiers les plus pauvres pour atteindre le centre de Londres.
Ce sont donc les déshérités, les mendiants, les ouvriers, les domestiques qui seront les plus touchés. Daniel Defoe dans son livre écrit: « Les pauvres sont les principales victimes de l’épidémie. Dépourvus d’épargne, la perte des revenus du travail les conduit à accepter les jobs qui demeurent car essentiels ou qui sont en forte demande (infirmières, gardiens de maisons contaminées, croque-morts. » (1)


Les mois de mai, de juin et de juillet sont anormalement chauds, sans qu’il y ait eu forcément de relations de cause à effet. Le nombre de morts augmente chaque semaine, jusqu’à 2 à 3000. En septembre 1665, au pic de l’épidémie, on dénombrera plus de 7000 morts dans la même semaine.
Dans son journal, Samuel Pepys * écrit: « Je me prépare à déménager à Woolwich, la peste ayant augmenté cette semaine au-delà de toute prévision: plus de six mille morts » (31 août).
À cette époque, la capitale anglaise comptait 500 000 habitants. Certains historiens estiment que ce chiffre est exagéré. Une grande partie de la population va fuir la ville, les plus fortunés bien évidemment qui se réfugieront à la campagne. Le roi Charles II, sa famille et sa cour fuient leur palais.
« Par ordre du roi, ces quartiers étaient condamnés, et il était défendu à toute personne, sous peine de mort, de pénétrer dans leurs affreuses solitudes. » (2)
Parmi les autorités, ne restent à Londres que le lord maire et les conseillers municipaux. Ils organisent le nettoyage de la ville: évacuer tout les cadavres restés dans les maisons, évacuer les carcasses de chiens et de chats, ces derniers étant réputés propager la maladie, isoler les malades et leur famille, ce qui aura pour effet de contaminer ceux qui ne le sont pas.
Les rues de Londres sont désertes puisque ce qui reste des londoniens encore présents n’ont plus le droit de sortir. Un corps d’inspecteurs, de médecins et d’infirmières est créé, chargé de visiter les malades, de s’assurer qu’ils ne meurent pas de faim. Les membres de ce corps, quand ils se déplacent, ont à la main une longue baguette rouge pour que les passants ne les contactent pas.

L’interdiction de sortir est alors considérée par les juristes anglais comme contraire à la loi qui permet à chacun de se déplacer librement. Daniel Defoe, dans « Journal de l’année de la peste » publié anonymement en 1722, soit soixante sept après l’épidémie. Né en 1661, il n’avait donc que quatre ans et en conséquence, il ne peut s’agir de souvenirs personnels.
Dans cet ouvrage, à travers le narrateur, il s’en prend aux charlatans, aux médecins qui vendaient des médicaments plus dangereux que la peste; aux curés qui ont abandonné leurs paroissiens, mais aussi aux quakers, aux presbytériens: « Les interprétations religieuses fleurissent, mais aussi toutes sortes de superstitions. Charlatans, prophètes, astrologues, guérisseurs, escrocs s’en donnent à cœur-joie. »(3) Il ajoute: « « Dieu n’a pas besoin de la peste pour affirmer son pouvoir »
Le narrateur de son livre doute de l’efficacité de la méthode imposée par les autorités: pour des raisons morales, mais surtout politiques: empêcher les londoniens de se déplacer librement, encourageant la corruption, la violence, les crimes. Il rejoint ainsi les contempteurs qui avaient exprimé les mêmes réserves à l’époque de l’épidémie.

Daniel Defoe

Les différents états qui n’avaient pas été touchés par la peste comme l’Espagne ou l’Italie, avaient fermé leurs frontières, empêchant ainsi le moindre commerce avec l’Angleterre. Les différentes entreprises, surtout les manufactures, qui travaillaient pour l’exportation, se retrouvèrent en faillite et durent licencier leurs ouvriers, augmentant ainsi une pauvreté déjà bien trop présente.

Différents moyens de combattre l’épidémie furent mis en place, sans réels succès: les feux de plein air censés purifier l’air; le tabac à qui l’on prêtait des vertus médicinales au point que les autorités allèrent jusqu’à obliger les écoliers à fumer, ceux qui refusaient étant alors fouettés.
Le vinaigre, l’eau de rose et certaines plantes aromatiques étaient également recommandées pour purifier l’air des habitations.

Si la peste a sévit principalement à Londres, la campagne environnantes ne fut pas pour autant épargnée. Certains villages perdirent une grande partie de leur population.
Ajoutées aux milliers de victimes londoniennes, ces pertes eurent des conséquences démographiques importantes: en 1650, 5,2 millions d’habitants peuplaient l’Angleterre, en 1680, seulement 4,9 millions.

the Great Fire

L’épidémie a très vite disparu. Sans que l’on en connaisse les véritables raisons, comme cela était le cas à cette époque.
Certains chroniqueurs de cette époque ont attribué cette disparition au grand incendie qui a ravagé la capitale anglaise en septembre 1666. Cet incendie aurait éradiqué rats et bactéries ainsi que les habitations insalubres où la peste avait pu s’installer. Cette hypothèse n’est sans doute pas à rejeter, tant il est vrai que les flammes ont détruit une bonne partie de Londres.

Le feu serait parti d’une boulangerie tenue par Thomas Farringera. Ce dernier se réfugia alors sur les toits, sans pouvoir emmener sa fille qui mourra dans les flammes.
Pendant quatre jours, le feu, alimenté par des vents violents, a détruit quinze mille maisons, palais, bâtiments publics, églises, y compris la cathédrale St Paul.
Les constructions étaient réalisées majoritairement en bois, avec des foyers ouverts et des fours, des dépôts de bitume, de graisse, de suif, de charbon. Pas de services incendie digne de ce nom. Il existait bien des fourgons d’incendie, montés sur roue ou sur patins, mais plutôt inefficaces car peu maniables. Chaque maison était équipée d’un crochet à incendie, très efficace, la destruction des habitations étant alors la méthode employée pour circonscrire les incendies. Ce qui n’était pas toujours facile car les rues sont très étroites et souvent encombrées.
Comme il arrive souvent en pareil cas, des rumeurs de complots, d’invasion par des armées étrangères circulaient parmi les londoniens, rumeurs bien évidemment incontrôlables et incontrôlées: 50 000 immigrants français et hollandais auraient été prêts à envahir la ville. Aussi, des étrangers furent frappés par des foules apeurées et inquiètes.
Au quatrième jour, les vents se calmèrent et l’incendie s’éteignit relativement vite.

Il n’a quasiment pas été possible de dresser un bilan exact du nombre de victimes, mais il est certainement bien plus élevé que les huit personnes annoncées par les autorités.

crochets à incendie pour lutter contre le feu

La peste, puis l’incendie ont laissé des traces profondes dans les mémoires anglaises. En 2016, pour marquer le 350ème anniversaire du « Great Fire », une maquette de 120 mètres représentant le Londres du XVII ème siècle fut brulée sur la Tamise.
Le projet de reconstruction de la cité par l’architecte Christopher Wren aurait dû être ambitieux, mais le roi voulut d’abord reconstruire les églises.
Faute de financements les habitations furent reconstruites en briques, aux mêmes endroits. Les rues ont été légèrement élargies, sans pour autant donner lieu à de larges avenues.

Londres s’est bien évidemment relevé de ces deux catastrophes. La ville que l’on connait aujourd’hui, architecture à la fois baroque et futuriste, a traversé les siècles, mélangeant la misère la plus abominable et la richesse la plus extravagante. Lire ou relire Charles Dickens nous rappelle, si besoin était, que la Tamise n’a jamais été « un long fleuve tranquille. »
Le « blitz »*, pendant plus de neuf mois, a ravagé, entre autre, la capitale britannique et fait plusieurs milliers de victimes et fait déplacer des milliers de londoniens.


Londres, ancienne capitale de l’Empire britannique, mais toujours capitale du Royaume Uni et du Commonwealth, le Londres de Winston Churchill, des Rolling Stones, de Madame Thatcher ou de Elisabeth II n’a pas fini de nous étonner.


(1) in https://www.revuedesdeuxmondes.fr/journal-de-lannee-de-la-peste-daniel-defoe-reveille-langleterre/
(2) in « le roi peste » de Edgar Allan Poe, Contes, essais, poèmes, éditions Robert Laffond, collection Bouquins, 2005, page 187.
(3) in https://www.revuedesdeuxmondes.fr/journal-de-lannee-de-la-peste-daniel-defoe-reveille-langleterre/

Félix Faure, un président mal connu

Félix Faure, Président de la République

Le 16 février 1899, Félix Faure, président de la République depuis 1895 mourait. Officiellement, d’une crise d’apoplexie. Nous avons tous plus ou moins entendu parler de ce président, mais plus souvent de sa mort tragi comique. Il est vrai que la vox populi aime se gausser des aventures de la classe politique, surtout quand la « gaudriole » apparait, soit directement, soit en filigrane.
Mais revenons quelques instants sur son parcours qui l’a conduit du négoce du cuir à la plus haute fonction de la République.

Né dans une famille d’artisans, il est d’abord apprenti tanneur, puis, après s’être marié avec la fille du maire du Havre, s’établit comme négociant en peausserie.
Il ne fait pas partie des opposants farouches à Napoléon III, mais, républicain modéré, il se situe néanmoins proche de Gambetta qui le nomme, après la capitulation de Sedan, commandant du dépôt des mobiles de la Seine Inférieure. Pour sa bravoure au combat, il sera fait chevalier de la Légion d’Honneur à titre militaire.

Il est membre de la Ligue de l’Enseignement*.

Léon Gambetta

Il fut élu député en 1881, inscrit au groupe de l’Union Républicaine, sous secrétaire d’État dans les ministères Gambetta, Ferry et Dupuy, rapporteur de nombreuses commissions parlementaires et vice-président de l’Assemblée Nationale en 1893.
Une carrière modeste et classique qui ne faisait pas de lui obligatoirement un candidat à la présidence de la République.

Et donc, quelles circonstances, quels évènements ont conduit ce politique quasi inconnu à occuper « la plus haute marche du podium »?
Dans son excellent ouvrage, « l’affaire », Jean Denis Bredin* le décrit ainsi: « ministre de la Marine dans le gouvernement Dupuy, il ne s’était pas fait remarquer. Il passait pour intelligent et prudent. Il avait su se ménager, partout, de chaudes sympathies. Par surcroit, « il avait belle santé, belle humeur, belle tournure. »(Maurice Paléologue*). Il était à peine âgé de cinquante-quatre ans, plutôt fier de sa personne, aimant les femmes, aimé d’elles. En toutes choses, on ne lui connaissait que des opinions moyennes. »(1)

Il succède à Casimir Périer*, éphémère président de juin 1894 à janvier 1895, lui-même ayant succédé à Sadi Carnot* le président assassiné à Lyon. Périer confiera à Félix Faure:  » Il est plus facile de succéder à un vivant qu’à un mort. » (2)
Élu avec les voix des monarchistes et de la droite, les socialistes publièrent un manifeste, le présentant comme « le candidat des ralliés et des réactionnaires (…) le protecteur des républicains traitres à la République ». (3)

Précisons qu’il fut élu par une coalition de monarchistes et de républicains modérés: 430 voix (sur 801 votants) contre 361 voix à Henri Brisson*.

Les lois constitutionnelles de la IIIème République de 1875, si elles donnent au Président de la République des attributions étendues, comme l’initiative des lois ou le commandement des forces armées, ou encore la dissolution de l’Assemblée nationale, parallèlement, ces lois restreignent considérablement ces attributions: ainsi, s’il préside le Conseil des Ministres, il n’a qu’une voix délibérative; de plus, s’il bénéficie d’une irresponsabilité politique, cela rend obligatoire la nécessité du contreseing par un ministre de chacun de ses actes.
On voit par là que les pouvoirs présidentiels sont plutôt restreints.
D’ailleurs, lorsque le Président de Gaulle affirme dans une conférence de presse en 1965 « Qui a jamais cru que le général de Gaulle, étant appelé à la barre, devrait se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes ? » il fait référence à un article du Figaro du 5 novembre 1901 qui relate longuement le dépôt d’une gerbe de chrysanthèmes au pied d’un monument parisien par le président Loubet, article qui souligne, avec excès, la quasi inutilité du Président de la République.

le tsar Nicolas II et le président Félix Faure

Félix Faure a été l’artisan du rapprochement de la France avec la Russie: invitation du tsar Nicolas II en France et visite en Russie du président français.
Il aura moins de réussite avec les britanniques: les français doivent évacuer Fachoda* pour éviter un nouveau conflit: Théophile Delcassé*, ministre des affaires étrangères, déclare: « ils (les britanniques) ont des soldats; nous n’avons que des arguments. » Pour autant, l’alliance franco britannique résistera à cette crise diplomatique.

protestation du capitaine Dreyfus

A la fin de l’année 1894, Alfred Dreyfus, capitaine d’artillerie, est condamné à la dégradation et à la déportation pour des faits de trahison.
Il apparait très vite que cette condamnation ne repose sur rien sinon sur des faux témoignages et des falsifications de preuves.
La France est partagée entre les dreyfusards, plutôt situés à gauche et les anti dreyfusards plutôt situés à droite.
Le 21 février 1895, le docteur Gibert* demande audience au président dont il était proche puisque son ancien médecin au Havre. Gibert était très impliqué dans la défense de Dreyfus. Le président lui déclare:  » Dreyfus a été condamné sur des pièces communiquées aux juges dans la salle de délibération qu’on ne pouvait montrer ni à l’accusé ni à son défenseur pour des raisons d’état. » (4)
Mais, si le président autorise Gibert à faire part de cette confidence à Mathieu Dreyfus, frère de Alfred, il a exigé en revanche de n’en parler à personne d’autre.
Le 5 octobre 1895, Dreyfus écrit au président demandant justice. La réponse présidentielle tombe le 12 janvier 1896: « Repoussée sans commentaire. » (5)
Félix Faure, conscient de l’injustice faite à Dreyfus, va pourtant se révéler complice des plus hautes autorités militaires à l’origine de la machination: il confie à un familier: « tant que je serai président, la révision ne se fera pas. » (6) Pourtant, son journal personnel révèle qu’il était persuadé de l’innocence de Dreyfus. (journal à l’Elysée)
Le 13 janvier 1898, le journal « l’Aurore » publie le « J’accuse »* de Emile Zola, adressé au président de la République.
Zola sera traduit en justice en février 1898 sur l’initiative du gouvernement. Sil est vrai que Félix Faure en tant que président n’avait pas le pouvoir d’empêcher ce procès, il est bien évident que de toutes façons, il n’en avait jamais eu l’intention.
Pour autant, le 28 octobre 1898, la demande de révision du procès de 1894 est demandée par la Chambre Criminelle de la Cour de Cassation.

Félix Faure aimait le faste, les réceptions, les grandes cérémonies républicaines, les banquets, les inaugurations. Certains l’ont même surnommé « le président soleil ».
Il affirmait « qu’il y a toujours une cour de France » et que « l’on gouverne par des amabilités. »(7)
Sous sa présidence cinq présidents du Conseil exerceront la conduite gouvernementale. A cette époque, c’est le rythme: les partis font et défont les gouvernements selon leurs intérêts et le président se contente de nommer les présidents du Conseil et d »accepter leur démission.

Dans son livre cité plus haut, Jean Denis Bredin écrit que Félix Faure « aimait les femmes et était aimé d’elles. » C’est peu de le dire. Un ancien maitre d’hôtel de la présidence affirmera plus tard que jamais autant de femmes n’était rentré discrètement à l’Élysée que sous la présidence Faure.
Ce que l’Histoire retiendra surtout du mandat de Félix Faure, c’est sa mort dans les bras de l’une de ses maitresses, Marguerite Steinheil*.
Marguerite est la femme d’un peintre académique, Rodolphe Steinheil. Chacun des deux époux a une vie parallèle. Lui sait que sa femme est la maitresse du président, il l’accepte, d’autant plus que cela lui a permis d’obtenir la commande d’un tableau monumental.
Le fait est que Félix Faure meurt dans les bras de la belle Marguerite, officiellement d’une crise d’apoplexie. Je ne rentre pas dans les détails, je fais confiance à votre curiosité pour en savoir plus.
Cette mort, dans ces circonstances, déclenche des réactions égrillardes et/ou persifleuses. Chacun y va de son bon mot, du genre de ceux-ci prêté à Georges Clemenceau: « il se rêvait César, il est mort Pompée » ou encore « Félix Faure est retourné au néant. Il a dû se sentir chez lui. »

Le 18 février 1899, soit deux jours après le décès de Félix Faure, Emile Loubet est élu président de la République par le Congrès réuni à Versailles par 483 voix contre 279 à Jules Méline. Mais à la différence notable que le nouveau président est clairement et sans ambiguïté dreyfusard. Ce qui bien sûr déplait fortement au camp adverse qui lui manifeste très vite une très forte hostilité.
Maurice Agulhon note dans son ouvrage « la République »: « Le camp nationaliste prit donc l’élection de Loubet pour une défaite et lui voua une haine solide. » (8)
Le 23 février 1899, jour des obsèques de Félix Faure, le leader nationaliste Paul Déroulède*, fondateur de la Ligue des Patriotes*, essaie d’entrainer le général Roget et son régiment contre l’Elysée: échec total mais qui révèle l’état d’esprit quasi insurrectionnel de l’extrême droite française.

Paul Déroulède tenant la bride du cheval du général Roget, durant sa tentative de coup d’État.
Supplément illustré du Petit Journal, 12 mars 1899.

Félix Faure a été le président type de la IVème République, avec des pouvoirs assez étendus que lui conféraient les Lois Constitutionnelles, mais paralysé par le système parlementaire.
« Le président n’est prisonnier d’aucun parti; il est prisonnier de la Constitution. »
On ne retient de lui que sa mort en galante compagnie: il y a malgré tout quelque chose d’injuste envers un homme typique de son époque, de ses moeurs et de ses comportements.

Félix Faure et « Meg » Steinheil

(1) in « l’affaire » de Jean Denis Bredin, éditions Fayard pour GLM; 1993, page 158
(2) in « les présidents de 1870 à nos jours » de Raphaël Piastra, éditions Eyrolles, 2012, page 48
(3) in « histoire de France contemporaine » librairie Larousse, 1916, page 205
(4) in « l’affaire », page 166
(5) ibid page 181
(6) ibid page 303
(7) in « les présidents de 1870 à nos jours » page 51
(8) un « la République 1880 – 1932 » de maurice Agulhon, éditions Hachette pour GLM, 1990, page 158
(9) in « les résidents de 1870 à nos jours » page 51

le soldat inconnu

Il ne se passe quasiment pas une journée sans que des personnalités, françaises ou étrangères, des associations diverses viennent rendre hommage au Soldat Inconnu dont la tombe est placée sous l’Arc de Triomphe en déposant une gerbe de fleurs et, parfois, en ranimant la flamme placée sur cette tombe
Nous connaissons tous l’existence de ce Soldat Inconnu et les différentes cérémonies organisées pour lui rendre hommage.
Mais nous ignorons bien souvent les raisons de la présence de cet inconnu, « mort pour la France », selon cette mention instituée par la loi du 2 juillet 1915.

L’idée originale vient de Francis Simon*, dès 1916. Il est alors président de la section de Rennes du Souvenir Français*, une association créée en 1887 qui s’est donné pour mission de « garder le souvenir des soldats morts pour la France.« 
Au cours d’une cérémonie le 26 novembre 1916, il déclare dans son discours: « Pourquoi la France n’ouvrirait-elle pas les portes du Panthéon à l’un de ces combattants ignorés mort bravement pour la Patrie avec deux seulement pour l’inscription sur la tombe : un soldat et deux dates : 1914-1917 ? Cette inhumation serait comme un symbole… Et ils seront ainsi, nos morts, entourés d’une atmosphère de gloire qu’entretiendra l’âme éternelle et reconnaissante de la France. A nous encore le souvenir de ceux qui tombèrent en Orient, des morts de nos alliés héroïques, qui, comme les nôtres, combattirent pour la Justice, le Droit et l’Humanité ».
L’idée est retenue et adoptée par les parlementaires français. Le 19 novembre 1918, le député d’Eure et Loir, Maurice Maunoury propose une loi, loi qui ne sera votée que le 12 septembre 1919. Il s’agira alors d’inhumer un « déshérité de la mort. »

L’idée d’origine était de placer le cercueil au Panthéon. Mais le gouvernement dirigé par Alexandre Millerand* voulait profiter le l’occasion pour faire également entrer le coeur de Léon Gambetta* en même temps que le cercueil du Soldat Inconnu. Pour mémoire, Gambetta est celui qui a organisé la résistance contre les prussiens en 1870 et donc pour Millerand l’occasion d’effacer le souvenir de la défaite de 1871 et de le remplacer par celui de la victoire de 1918.
Mais les anciens combattants font pression pour que le Soldat Inconnu repose sous l’Arc de Triomphe. Après de nombreuses et orageuses discussions, un compromis est trouvé: le coeur de Gambetta reposera au Panthéon et le cercueil du Soldat Inconnu à l’Arc de triomphe.

André Maginot à droite, aux côtés du caporal Auguste Thin, lors de la cérémonie du choix du soldat inconnu (image ECPAD)

Reste à savoir quel corps de soldat sera placé dans le cercueil. C’est André Maginot*, ministre des pensions, ancien combattant et lui-même mutilé qui est chargé d’organiser et mettre en oeuvre le choix.
Au cours d’une inspection, il désigne Auguste Thin*, 21 ans, soldat de deuxième classe au 132ème régiment d’infanterie, engagé volontaire et pupille de la Nation, son père ayant été tué en 1916. Il est à noter qu’il a remplacé au pied levé le soldat qui avait été désigné auparavant, un martiniquais atteint de typhoïde.
Il devra choisir parmi les cercueils de huit corps de soldats non identifiés, un dans chacune des huit régions où les combats avaient été les plus meurtriers.
Il a expliqué son choix: « Il me vint une pensée simple. J’appartiens au 6e corps. En additionnant les chiffres de mon régiment, le 132, c’est également le chiffre 6 que je retiens. Ma décision est prise : ce sera le 6e cercueil que je rencontrerai. »

Les sept autres cercueils reposent dans un cimetière militaire près de Verdun, dans le carré des sept inconnus ».

l’arrivée du cercueil sous l’Arc de Triomphe

Le cercueil arrive sous l’Arc de Triomphe le 11 novembre 1920.
Le ministre de la guerre, Louis Barthoux* déclare: « Au nom de la France pieusement reconnaissante et unanime, je salue le Soldat Inconnu qui est mort pour elle. »
Il ne sera mis en terre qu’en janvier 1921, en présence des maréchaux Foch, Joffre et Pétain. Gallieni (à titre posthume puisque décédé en 1916), Lyautey, Franchet d’Esperey, Fayolle et Maunoury seront élevés à la dignité de maréchal de France en 1921 pour les quatre premiers, en 1923 pour le dernier.
Le 11 novembre 1923, « la flamme sacrée » est allumée par André Maginot. Depuis cette date, la flamme est ravivée chaque jour à 18h30..

C’est Gabriel Boissy* qui le premier a eu l’idée d’installer une flamme sur le tombeau: il avait peur qu’un jour ce soldat ne soit oublié: « Il faudrait qu’une lumière marqua constamment ce lieu symbolique. (…) La flamme symbolise la vivacité, la perpétuité et l’ardeur en témoignage de la valeur du sacrifice «  L’idée est unanimement acceptée et c’est Henri Favier, architecte, qui dessina la bouche à feu: la gueule d’un canon braqué vers le ciel, encastrée sur un bouclier renversé dont la surface est constituée par des glaives. Ce fut un ferronnier d’art, Edgar Brandt* qui réalisa le monument.

Le même jour qu’à Paris, le Soldat Inconnu* britannique était inhumé à Londres dans l’abbaye de Westminster à Londres.

Pour protester contre l’exécution de Sacco et Vanzetti* aux Etats Unis, -je n’ai pas d’informations plus précises que celles données par wiki- des militants communistes profanent le tombeau le 23 août 1927. C’est ce qui conduira à la création du mouvement « les croix de feu » du colonel de la Roque*.
Le 26 août 1970, une dizaine de femmes appartenant au MLF dépose une gerbe sous l’Arc de Triomphe à la mémoire de la femme du soldat inconnu: « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme. »
Pour conclure ce billet sur une note musicale, le grand Brassens évoque le Soldat inconnu dans sa chanson: Fernande*:

À l’Étoile où j’étais venu
Pour ranimer la flamme
J’entendis émue jusqu’aux larmes
La voix du Soldat inconnu

* clic sur le lien

Pour écrire ce billet, j’ai trouvé des informations sur ces sites:

http://verdun-meuse.fr/index.php?qs=fr/ressources/objet-du-mois—novembre-2012—bouche-a-feu-
http://www.souvenir-francais-92.org/2016/11/francis-simon-precurseur-de-l-idee-du-soldat-inconnu.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Tombe_du_Soldat_inconnu_(France)
ttps://www.pedagogie.ac-nantes.fr/histoire-geographie-citoyennete/transversalite/convergences/le-soldat-inconnu-1189030.kjsp
http://memorial14-18.paris.fr/memorial/jsp/site/Portal.jsp?document_id=97&portlet_id=106
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Albert AERNOULT: « l’affaire Dreyfus des ouvriers »

Albert Aernoult est né le 19 octobre 1886 et décédé le 2 juillet 1909 osons le mot, assassiné au camp disciplinaire de Djenan El-Dar en Algérie, surnommé « biribi » comme tous les camps disciplinaires de l’armée française. Albert Londres* écrira en 1923: « biribi a plusieurs maisons mères.« 

C’est un peu par hasard, en écoutant une émission à la radio il y a quelques temps, que j’ai appris l’existence de cet homme, des injustices qui lui avaient été faites, de son assassinat et du refus de l’armée de reconnaitre les mauvais traitements et les tortures qui lui avaient été infligés, entrainant sa mort.
Je suis allé sur le net afin d’en savoir un peu plus. Les seules informations que j’ai pu trouver sont celles de journaux et de sites libertaires et anarchistes, la page wikipédia d’Aernoult étant en anglais, sans intérêt.
Pour autant, journaux et sites d’extrême gauche ou pas, le cas de ce syndicaliste a une certaine similitude avec celui d’Alfred Dreyfus dans la mesure où l’armée a tout fait pour cacher la réalité de la mort d’Aernoult, n’hésitant pas à mentir et à travestir les faits.
C’est cela qui m’amène à écrire ce billet.

Albert AERNOULT

Fils de terrassier, il exerçait le métier de couvreur à Romainville (Seine Saint Denis). Militant syndicaliste dès son plus jeune âge, fort en gueule, il soutient activement une grève alors qu’il a tout juste 19 ans.
Condamné à deux ans de prison pour faits de grève dans les mines de charbon de Courrières *, il ne fera que dix mois à la prison de la Petite Roquette à Paris.
Il sera ensuite très fortement « invité » à devancer l’appel du service militaire. Il signe donc un engagement de trois ans et est affecté à un régiment des Bataillons d’Afrique. En effet, la loi de 1889 instituant le service militaire obligatoire oblige les conscrits ayant été condamné à une peine de plus de six mois à intégrer ces unités où la discipline était « renforcée ». La quasi totalité de ces soldats était réputée fortes têtes que les gradés en place se faisaient fort de « dresser ». L’essentiel de ces fortes têtes était composé de soldats condamnés en conseil de guerre, de jeunes sortant de prison, d’homosexuels, mais aussi d’opposants politiques et e syndicalistes.
Le 26 mars 1907, Albert Aernoult est affecté au premier bataillon d’infanterie légère d’Afrique.
Le 20 juin 0909, il écrit à ses parents: Vive la classe, encore neuf mois et la paire ! »

A cette époque – comme d’ailleurs encore aujourd’hui – Biribi est, à juste titre, synonyme de conditions de vie inhumaines, de travaux forcés, où l’arbitraire est la règle de vie réglées par les « chaoufs », le nom donné aux sous officiers chargés d’encadrer les soldats.
Ces camps de travail accueillent chaque année entre 10 et 15 000 conscrits. Les travaux que ces derniers doivent effectuer consistent à tracer des routes dans le désert sous un soleil de plomb, sans protections, avec une nourriture indigne, sous la menace permanente des coups par les surveillants. La moindre incartade est punie sévèrement, les coups pleuvent et la menace du camp disciplinaire est permanente, camp où les brimades ou plus exactement les tortures sont monnaies courantes. Par exemple, « la crapaudine »: ce supplice consiste à lier, au moyen d’une corde, les pieds et les mains dans le dos d’un homme allongé sur le ventre, pliant son corps en un curieux arc de cercle. Ou encore, « les baillons », des fers incrustés dans la chair ou « le silo », une fosse où est jeté nu le condamné au milieu de déjections en tout genre.

la crapaudine
Émile Rousset

Le 1er juillet 1909, pour un motif que l’on ignore, Aernoult est condamné à quelques jours de prison et envoyé au camp disciplinaire de Djenan El-Dar.
Emile Rousset, compagnon d’infortune d’Aernoult, écrira plus tard: « A Djenan-el-Dar il y avait « derrière les barraquements un lieu que nous appelions la cour des miracles parce qu’on y appliquait les punitions. Là, durant des heures qui semblaient interminables, on poussait des brouettes au pas de gymnastique, on portait sur les épaules des bidons à pétrole emplis de sable. Au bout de peu de temps, l’homme astreint à ces exercices, manquait de force ; ses bras s’alourdissaient, ses jambes fléchissaient, son visage se contractait, mais la crainte des coups de matraque galvanisait les disciplinaires qui s’efforçaient d’accomplir jusqu’au bout les ordres exigés. »
Le 2 juillet, Albert Aernoult va être soumis à ce régime, mais il ne pourra résister physiquement et s’écroulera plusieurs fois Il est alors soumis à la crapaudine et battu à deux reprises. Il appelle sa mère et demande à boire. Pour toute réponse, le sergent Beignier hurle: « qu’on lui bouche la gueule avec du sable. »
Aernoult est encore battu et il décèdera dans la nuit. Congestion cérébrale due à la chaleur notera le médecin major dans son rapport.

Les fortes têtes, on les mate, mon gaillard».
Illustration de Maurin parue dans Les Temps nouveaux du 5 juillet 1910, numéro spécial «Meure Biribi».

Émile Rousset écrit aux parents d’Aernoult:  » C’est cruel de vous le dire et cela nous fend le cœur, mais c’est notre devoir à tous. Votre fils n’a vécu que 36 heures ici, alors que nous l’avions vu arriver en bonne santé, plein de force; Courage, Madame, et retenez bien le nom des assassins de votre fils : le lieutenant Sabatier et les sergents Begnier et Casanova. »
Les parents envoient la lettre de Rousset au quotidien « le Matin ». La Ligue des Droits de l’Homme est alertée. L’Humanité, le journal fondé par Jean Jaurès, publie à son tour la lettre.. Le ministre de la guerre, le général Brun, ordonne une enquête, enquête qui confirmera les conclusions du médecin major.
Émile Rousset est déféré devant le conseil de guerre et condamné à cinq ans de prison.

Le comité de défense sociale, organisation qui regroupe des dirigeants anarchistes et des syndicalistes veut porte l’affaire devant l’opinion publique et colle sur les murs de la capitale une affiche afin de provoquer « l’appareil militaro judiciaire. » Le texte est sans ambiguïté: « Soldats! Si vous vous sentez menacés, guettés par Biribi, n’hésitez pas. Désertez. […] Ces officiers et ces chaouchs [ sous-offs] qui martyrisent et qui tuent et dont l’exécution, en jour de révolte, serait saluée avec enthousiasme par tous les hommes épris de liberté. Ce sont des bourreaux, vous avez une baïonnette, servez-vous-en!« 
Le ministère de la justice porte plainte pour « appel au meurtre et à la désertion » contre les seize rédacteurs de l’affiche. Ils sont tous acquittés par le jury de la Seine en juillet 1910.
Le mois suivant, le gouvernement de Aristide Briand -qui succède à Georges Clemenceau renversé le mois précédent – décide de rapatrier les camps disciplinaires en France.
« La guerre sociale »*, journal anarchiste, écrit: « «Grâce à cet homme, le ministre de la Guerre est obligé de ramener les compagnies de discipline en France. Ce simple soldat contraint à lui seul le gouvernement à supprimer une bonne partie des bagnes d’Afrique. C’est Rousset qui a donné sa base à la campagne contre Biribi. C’est son dévouement qui a réveillé les énergies endormies; c’est son courage qui a exalté l’indignation populaire.« 
Émile Rousset est gracié et intègre un bataillon classique.

Le 6 septembre 1911, le procès des trois assassins d’Aernoult s’ouvre à Oran devant un tribunal miliaire et le 14 du même mois, ils sont acquittés.
Les organisations syndicales et les partis politiques organisent des manifestations pour protester: « c’est l’affaire Dreyfus » qui recommence. » Les « dreyfusards soutiennent les protestataires et le capitaine Dreyfus lui-même prendra partie pour Émile Rousset.
Le corps d’Albert Aernoult est rapatrié en France en février 1912. Plus de 150 000 personnes participeront à ses funérailles. Des drapeaux rouges, des drapeaux noirs flottent dans le cortège et des slogans antimilitaristes, « à bas l’armée » se font entendre.
Rousset va être accusé de meurtre et est condamné à vingt ans de prison par un tribunal militaire. Suite aux diverses mobilisations, son dossier est renvoyé vers la justice civile et est examiné par la Cour de Cassation qui prononce un non-lieu en sa faveur en juin 1912.

la manifestation lors des obsèques de Albert Aernoult (archives de Éric Coulaud)

Les différentes campagnes lancées par les anarchistes et les partis politiques de gauche n’aboutiront pas à la suppression des camps disciplinaires, d’autant que août 1914 n’était pas si loin.
Il faudra attendre 1970 pour la disparition des bataillons disciplinaires. Pendant toute la durée de l’existence de ces camps, entre 600 000 et 800 000 hommes sont passés par ces « biribi », victimes d’injustices, de violences, de tortures et de sévices divers.

Albert LONDRES en 1923


Albert Londres dans une série d’articles publiée en 1924 dans le Petit Parisien dénonce vigoureusement l’existence même de ces camps disciplinaires après des enquêtes en Guyane et en Algérie.
Dans « Dante n’avait rien vu »(1), il décrit par le détail la vie des prisonniers et dans le texte ci-après, ce qu’est la « crapaudine »:
— Mon capitaine, dit Véron, moi, j’ai à me plaindre.
— Allez.
— On m’a mis aux fers pendant deux heures.
— Pendant deux heures ? fait le capitaine à l’adjudant.
—Mais non !
Les fers se composent de deux morceaux : l’un pour les mains, l’autre pour les pieds. Les mains sont placées dos à dos et immobilisées dans l’appareil par un système à vis. Pour les pieds, deux manilles fixées à une barre, le poids fait le reste. Les fers ne doivent être appliqués qu’à l’homme furieux et maintenus un quart d’heure au plus. Il est aussi une corde qui relie parfois les deux morceaux et donne à l’homme l’apparence du crapaud. Nous n’avons pas trouvé cette corde dans le livre 57, mais au cours de ce voyage, sur la route.
— Procédons par ordre, dit le capitaine. Pourquoi cet homme est-il puni ?
— Il a été surpris sortant d’un marabout qui n’était pas le sien et tenant à la main un objet de literie ne lui appartenant pas. De plus, il y eut outrage envers le sergent. Il a dit au sergent : « C’est toi qui es un voleur : il y a longtemps que tu as mérité cinq ans ! »

Les différentes publications sur internet où j’ai puisé les infirmations de ce billet:
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?1910-Meure-Biribi-Sauvons-Rousset
http://www.article11.info/?Biribi-ou-la-passion-d-Aernoult#nb3
http://militants-anarchistes.info/spip.php?article1409
http://www.imagesetmemoires.com/doc/Articles/bulletin-56-at-biribi-red.pdf
https://cartoliste.ficedl.info/spip.php?mot346

(1) in wikisource: https://fr.m.wikisource.org/wiki/Dante_n%E2%80%99avait_rien_vu

Le salut militaire

Dans les armées du monde entier, une tradition existe depuis très longtemps: le salut militaire: le subordonné salue son supérieur qui lui rend son salut. Mais aussi pendant l’hymne national ou, en France, lorsque la flamme du Soldat Inconnu est rallumée par une personnalité.
Il y a quelques temps, je suis tombé, par hasard, sur une vidéo sur youtube montrant une prise d’armes quelque part en France.
Je me suis alors demandé depuis quand remontait ce salut militaire et quelles en étaient les origines. d’où ce billet.

Ce salut remonterait à l’antiquité: il s’agissait alors d’un signe de paix entre deux guerriers de camp opposé qui, se rencontrant et pour montrer leurs bonnes intentions, levaient la main droite, paume largement ouverte, prouvant ainsi qu’ils n’étaient pas armés.
Au moyen-âge, c’était un geste de courtoisie que deux chevaliers, avant un tournoi, échangeaient en soulevant la visière de leur heaume.
Au XVII ème siècle, le geste est repris et adopté par les militaires: ils lèvent la main droite vers le ciel, en écartant trois doigts, faisant ainsi allusion à la sainte trinité.
Il devient ensuite un geste de fraternité échangé entre deux militaires engagés dans le même combat.
Un peu plus tard, le geste s’arrêtera à la coiffe, chapeau, bérêt, casque, etc…
Ce n’est pas encore un geste de subordination d’un subordonné à un supérieur.

Au fur et à mesure que l’on avance dans le temps, le salut se fera de plus en plus solennel et obéira ensuite à une procédure très précise: le livre de l’infanterie de l’armée française de 1916 édicte la règle: « Porter la main droite ouverte au côté droit de la coiffure, la main dans le prolongement de l’avant-bras, les doigts étendus et joints, le pouce réuni aux autres doigts ou légèrement écarté. La paume en avant, le bras sensiblement horizontal et dans l’alignement des épaules. L’attitude du salut est prise d’un geste vif et décidé et en regardant la personne que l’on salue. Le salut terminé, la main droite est vivement renvoyée dans le rang. Tout militaire croisant un supérieur le salue quand il en est à six pas et conserve l’attitude du salut jusqu’à ce qu’il l’ait dépassé. S’il dépasse un supérieur, il le salue en arrivant à sa hauteur et conserve l’attitude du salut jusqu’à ce qu’il l’ait dépassé de deux pas. S’il est en armes, il présente l’arme en tournant la tête du côté du supérieur. »(1) L’armée française est alors au plus fort de la guerre, mais pour certains « planqués » au ministère de la guerre à Paris, il importe que « la discipline reste la principale force des armées. »

J’ai retrouvé le « manuel du marin », édition 1963, que l’on m’avait donné en arrivant à l’École des Mousses, tout en me recommandant de le lire très attentivement et d’en connaitre l’essentiel.
Concernant le salut, page 50, la consigne concernant le salut du « marin isolé non armé du fusil » est la suivante: « porter la main droite ouverte au côté droit de la coiffure, la main dans le prolongement de l’avant-bras, les doigts étendus et joints, la paume en avant, le bras sensiblement horizontal et dans l’alignement des épaules.« (2)

Daniel TANT* a écrit un article sur la symbolique du salut militaire où il avance une explication la concernant: « Mais lorsque le militaire se trouve tête nue, que doit il faire ? Il ne peut porter sa main à sa tempe puisqu’il n’a pas de couvre-chef, par contre il reste militaire. L’inclinaison de sa tête vers la personne saluée reviendrait au salut « à la japonaise ». Or, il conserve son droit à rester stratège. Dans ce cas il donne un coup de tête, mais inversé c’est-à-dire en arrière pour ne pas dévoiler ses pensées. C’est ce que les militaires appellent le « coup de bouc ».
Cette explication vaut ce qu’elle vaut, mais elle peut s’appliquer en partie à la réalité.

Particulièrement à l’armée, la hiérarchie est primordiale et demeure la pierre angulaire des relations entre supérieur et subordonné. Mais pour les uns comme pour les autres, il y a des droits et des devoirs. Enfin, pas tout à fait: dans le manuel du Marin, page 46, une page résume les devoirs et les droits du supérieur sur un quart de cette page. Les trois quarts restant résument les devoirs des subordonnés et « le droit de réclamation des subordonnés ». La nuance est d’importance.
Le salut est la partie émergée, la plus visible de la discipline militaire. Il est la marque de la subordination d’un subordonné à un supérieur. Mais cela touche toute la hiérarchie: le matelot à l’officier marinier; l’officier marinier à l’officier subalterne; l’officier subalterne à l’officier supérieur; l’officier supérieur à l’officier général et l’officier général – et c’est heureux – au Président de la République.

Bien sûr, dans le civil, la hiérarchie existe et à bien des égards, elle n’est pas vraiment différente de celle des armées. Sauf qu’on ne se met pas au garde à vous devant son patron. Et qu’on ne lui dit pas « à vos ordres » en le saluant et en claquant des talons. Mais ce n’est pas l’objet de mon billet d’aujourd’hui.

Si dans toutes les armées du monde, le salut militaire est de rigueur, il ne prend pas forcément la même gestuelle.
Plus qu’un long discours, ces quelques photos montrent mieux ces différents saluts.

le salut militaire polonais
les saluts militaires britanniques et états uniens
le salut militaire chinois

le salut militaire italien
le salut militaire russe

Pour terminer ce billet, permettez moi une anecdote: il y avait quelques semaines que j’étais à l’École des Mousses et avec quelques copains, je déambulais un dimanche dans les rues de Brest, en uniforme évidemment. Nos notes de la semaine avaient été bonnes et donc, nous avions la permission du dimanche.
Nous avons aperçu un officier marinier en tenue -que nous ne connaissions pas -et sa femme qui venaient en face de nous, sur le même trottoir. Forts des consignes apprises dans la semaine précédente concernant le salut dus au supérieur et des répétitions avec nos instructeurs, nous l’avons salué, réglementairement, c’est à dire six pas avant de le croiser et deux pas ensuite. Il nous a rendu notre salut, bien sûr, et je me souviens qu’il était plutôt embarassé. Et un de mes copains a dit à peu près ceci: « vous avez vu, sa femme lui donne le bras. Heureusement qu’elle était sur sa gauche parce que sinon, il était dans la m… »

(1) in https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/le-saviez-vous-le-salut-militaire, Carine BOBBERA, 15/01/2020
(2) in « Manuel du Marin » n° 5150 de la nomenclature des documents, édition 1963, page 50.

l’État « providence »: késako?

Nous entendons très souvent parler de « l’État providence » via les médias, lors des campagnes électorales ou des mouvements sociaux comme c’est le cas actuellement. Il arrive aussi que nous en discutions en famille ou entre amis.
Mais qu’est-ce réellement cet « État providence »? Mais aussi pourquoi ce « providence »?

Cette expression aurait été utilisée pour la première fois sous le Second Empire.
D’abord par certains républicains soucieux de la mise en place d’un état social au service des citoyens et de l’intérêt général; un député, Emile Ollivier l’aurait utilisé pour moquer l’État incapable selon lui d’assumer un système efficace de solidarité sociale; un juriste, Alain Supiot, affirme qu’elle serait d’origine religieuse suite à l’encyclique du pape Léon XIII en 1891; les lois sociales de Bismark de 1880 auraient créées les « assurances sociales ».

William BEVERIDGE

Plus près de nous, en 1942, au Royaume Uni, le rapport de l’économiste William Beveridge* propose que chaque salarié paie des cotisations sociales pour bénéficier en retour de prestations en cas de maladie, de chômage et de retraite.
Convaincu par J.M. Keynes « qu’une société ne peut s’appauvrir qu’en ne dépensant pas assez » (1), Beveridge estime que cette dépense sociale doit être garantie par l’État: il propose ce système pour lutter ce qu’il appelle les « cinq maux »: pauvreté, insalubrité, maladie, ignorance et chômage. Il s’agit alors pour l’État d’être plus protecteur et redistributeur.

Le programme et les membres du Conseil National de la Résistance

En France, création de la Sécurité Sociale en 1945, suivant en cela les propositions du Conseil National de la Résistance du 15 mars 1944, CNR qui proposait entre autre le rétablissement du suffrage universel, les nationalisations.
Dans son programme adopté le 15 mars 1944, le CNR prévoit dans son article 2 chapitre 5b: « un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État . »
Cette Sécurité Sociale pour tous remboursera les frais médicaux, versera des indemnités en cas de chômage et paiera une retraite pour tous les salariés. Les commerçants et les artisans, ne voulant pas être assimilés à de « vulgaires prolétaires » (2) en étant, à leur demande, exclus.


Donc, résumons: l’État, via la Sécurité Sociale intervient dans la protection des citoyens lorsqu’ils sont malades, au chômage ou lors de la retraite en versant des indemnités ou des pensions en échange du paiement de cotisations versées par les salariés et leurs employeurs. Le droit aux indemnités est lié à des conditions de plus en plus strictes en fonction des durées de cotisations.
Il verse aussi des prestations dans le cadre familial pour aider les familles en échange de cotisations versées par le seul employeur.
L’État intervient également pour aider les chômeurs en fin de droits; il verse aussi une prime d’activité aux salariés en guise de compléments de salaire, se substituant ainsi en quelque sorte aux entreprises. Ce qui dans un système économique libéral comme le nôtre peut amener à s’interroger.
Quant aux fonctions régaliennes de l’État, elles sont financées par les différents impôts.

Mais alors, dans la mesure où l’État verse des prestations en échange de cotisations, pourquoi dire État providence et non pas État assureur? Chacun d’entre nous est assuré pour sa maison, sa voiture ou sa responsabilité civile auprès d’une société d’assurances qui intervient en cas de sinistre. Et pourtant, personne ne parle d’assureur providence!

Alain REY, linguiste (photo AFP)

Le mot providence, si je me réfère au dictionnaire historique de la langue française (3), publié sous la direction de Alain Rey a deux significations bien précises, je cite:
1. « prévision, prévoyance, employé spécialement pour désigner la possibilité de prévoir en tactique militaire »
2. « pour désigner la prévoyance divine, d’ou la divinité servant même de nom propre à une déesse. »
Mais aussi, « par extension, le mot désigne une personne ou une chose contribuant au bonheur, à la fortune de quelqu’un. »

Donc, il me semble qu’il y a dans cette expression un abus de langage: les diverses prestations servies par la Sécurité Sociale ne sont en rien une tactique militaire ni un effet d’une divinité religieuse, pas plus que contribuant à notre bonheur ou à notre fortune.

Alors, pourquoi aujourd’hui utiliser cette expression « État providence »?

Dans toutes mes recherches, mes lectures, je n’ai pas trouvé de réponses: pas de pourquoi. Pas de quand.
L’expression est passée dans le langage courant. Tant chez les citoyens que dans la classe politique ou les médias; tant chez les économistes que les politistes.
Elle est devenue une expression populaire que chacun utilise sans en connaitre le sens exact. Un peu comme on dit « en faire un fromage » ou « monter sur ses grands chevaux » ou encore « se faire rouler dans la farine ». Il y a belle lurette que nous avons perdu le sens de ces expressions que nous utilisons pourtant quotidiennement.

in https://lewebpedagogique.com/culturefrancaisepourtous/vie-quotidienne/les-expressions-courantes/

Il n’en reste pas moins que cet « État providence » a certes des défauts que dénonce à l’envie un certain ultra libéralisme. Mais quoique l’on puisse en dire ou en penser, il permet à chacune et à chacun d’entre nous de pouvoir faire face lors des accidents de la vie.
Méfions nous des marchands d’illusions, ces boutiquiers qui voudraient tant mettre à mort l’État providence pour le remplacer par leurs camelotes illusoires et mensongères.

(1) in « la prospérité du vice » de Daniel Cohen, éditions Albin Michel, 2009, page 141
(2) in « Ambroise Croizat ou l’invention sociale » de Michel Etiévent, éditions GAP, 1999, page 94
(3) in « Dictionnaire historique de la langue française » sous la direction de Alain Rey, éditions dictionnaire Le Robert, troisième édition 2000, tome 2, page 1785.

le coq, emblème national français

L’emblème national, depuis la nuit des temps, est sensé représenter un symbole, une image, une tradition de chaque État.

Il serait trop long ici d’énumérer chaque symbole de chaque État. Certains ont choisi des animaux, l’aigle ou le lion, le condor ou la gazelle.
La France a choisi le coq. Dans une conversation avec des amis, je me suis demandé quelles étaient la ou les raisons de ce choix.
Ce qui m’a amené à faire des recherches sur le net et ailleurs, pui
s à consacrer un billet à ce sujet.

Il n’y a pas de date précise quant à l’apparition du coq dans notre histoire, mais elle pourrait remonter à Vercingétorix qui, pour le narguer, aurait envoyé un coq à Jules César lors du siège de Gergovie en 52 avant JC. Ce dernier répond en renvoyant au chef gaulois le coq cuit dans du vin. Le plat du coq au vin remonte certainement à cette époque.
Certains poètes romains vont créer, sans doute involontairement, un jeu de mot et identifier en un seul terme les mots, « gallus », le coq, et « Gallus », le Gaulois. Peut-être, est-ce à partir de là que le coq a été accolé aux gaulois, dont les qualités de bravoure à l’un comme aux autres, de vigueur sexuelle et de vigilance sont mises en avant, qualités reconnues même par leurs adversaires romains.
Un peu plus tard, au moyen-âge, le coq connaitra une brève période où il sera dévalorisé puisque associé à la luxure, la colère et la bêti
se.

D’autant que pendant ce même moyen-âge, les ennemis de la France vont railler l’animal et ce qu’il représente: ainsi, pendant la guerre de cent ans, les anglais font dévorer le coq par le lion de leurs armoiries. Les français, loin de s’en offusquer, le mettent en avant.
Le coq est placé sur le haut des flèches des clochers de quasiment toutes les cathédrales, églises, chapelles ou basiliques puisqu’il est aussi le coq des Évangiles.
C’est aussi à la période de la Renaissance que le coq est attaché à la représentation royale: en 1495, un moine italien offre un livre, L’Opus Davidicam*, au roi de France, Charles VIII: sur la page de garde, deux coqs blancs soutiennent l’Écu de France*, en piétinant un dragon et un serpent pour le coq de gauche et un renard pour celui de droite..

l’opus Davidicam

Mais c’est surtout la Révolution Française qui, en remplaçant le lys dynastique par le coq, va en quelque sorte officialiser sa présence dans le quotidien des français. Ainsi, la loi du 7 avril 1791 stipule que le revers de certaines monnaies aura pour empreinte « un coq symbole de vigilance. »

loi du 7 avril 1791

Prétextant que  » Le coq n’a point de force, il ne peut être l’image d’un empire tel que la France », Napoléon lui préfèrera l’aigle qui, pourtant, aura perdu bien de ses plumes en 1815… D’ailleurs, lors des défaites napoléoniennes, les souverains coalisés contre la France à cette époque ne manqueront pas de fouler à leurs pieds le coq national…
Louis Philippe 1er, roi des Français, ré-habilitera le gallinacé en le faisant figurer sur les drapeaux et les boutons d’uniforme des militaires.
Le sceau de la IIème République représente « la figure de la liberté tenant le gouvernail marqué du coq ». Plus tard, la grille arrière du palais de l’Elysée sera appelée « la grille du coq », d’ailleurs toujours en place. Et en 1986, la pièce de 10 francs aura un coq stylisée sur son revers.

le sceau de la IIème République
la grille du coq du palais de l’Elysée.
la pièce de dix francs de 1986

Ce qui va ancrer particulièrement et définitivement le coq pas seulement dans l’imaginaire des français, mais aussi dans leur quotidien, ce sont les monuments aux morts érigés après la première guerre mondiale.
Il est souvent représenté en symbole de la pugnacité du combattant, de son courage et de son héroïsme. La crête peut être arrogante, le bec ouvert. Il se dresse souvent avec fierté, crispant ses ergots sur un casque ennemi.
Un historien de l’université Lyon 2, Kim Dannière*, a fait, en 1996, d’intéressantes découvertes sur les monuments aux morts dans le département du Rhône. En les observant attentivement, il a remarqué que leur orientation géographique n’était pas le fruit du hasard, mais au contraire, car placés Est Nord – Est, ils ont un rôle de surveillance, de vigie, vers les plaines de l’est par où sont arrivées les troupes ennemies.
Si ces monuments sont ornés d’un coq, le chercheur y voit trois significations:
1. son chant réveille de la mort
2. son chant annonce la venue du jour
3. son image est le symbole de la République Française.

monument de Cheppe la Prairie (51 Marne): le coq terrassant l’aigle allemand

Depuis 1908, le coq figure sur tous les maillots de tous les sportifs des différentes disciplines malgré l’opposition de Pierre de Coubertin qui jugeait le symbolisme du coq humiliant et grotesque. Le coq devient l’emblème de la sélection olympique en 1920. Pour beaucoup de sportifs, porter le maillot frappé du coq est un honneur supplémentaire.

le maillot de l’équipe de France de foot

Diverses entreprises et associations voulant mettre en valeur l’origine française de leurs produits ont choisi le coq pour les représenter.

Donc, ce coq devenu emblématique de la culture française doit sa naissance ou plus exactement son existence à des poètes, romains de surcroit.
Il a traversé les siècles, surmonté les épreuves, méprisant les railleries de l’étranger et même parfois des français, s’affirmant au fil du temps comme un des éléments constitutifs de notre histoire.
Le coq appartient donc à chacun d’entre nous. Qu’il soit d’origine aristocratique ou républicaine, peu nous chaud comme on dit. Et s’il chante parfois les ergots dans la boue, c’est qu’il n’a peur de rien ni de personne.
À une époque où il faut avoir peur de tout, c’est plutôt rassurant, non?

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la clause du grand père

Dans le cadre de la future réforme des régimes de retraite, nous entendons souvent parler de « la clause du grand père » sans trop savoir de quoi il s’agit.
J’ai creusé pour en savoir un peu plus et je me suis dit que partager cette information pouvait être utile.

Cette expression, à l’origine « clause d’antériorité », remonte à l’année 1869 aux États Unis lors du vote du XV ème amendement qui donnait le droit de vote à tous les citoyens américains nés sur le sol des États Unis, « sans condition antérieure de sa servitude », donc pour tous les citoyens, y compris les anciens esclaves.
Pour mémoire, la guerre de sécession* a duré de 1861 à 1865. Je me demande toujours pourquoi nous appelons guerre de sécession ce que les américains appellent « The American Civil War », avec des majuscules à chaque mot…
Mais pour voter il fallait avoir une surface minimale de terrain ou savoir lire et écrire la Constitution. Par dérogation, ceux qui ne remplissaient pas ces conditions mais qui avaient un père ou un grand père ayant le droit de vote AVANT 1866 pouvaient voter. Ce qui excluait de fait tous les noirs.
Cette mesure, appelée alors « clause du grand père » a été abolie par la Cour Suprême en 1915.

En France, le terme est apparu lors de « l’affaire » de la suppression des privilèges des bouilleurs de cru. C’est à dire lorsque l’État, tant pour lutter contre l’alcoolisme que pour récupérer des milliards de francs qui manquaient à ses caisses du fait de cette avantage fiscal, supprima la clause héréditaire, instituée par Napoléon. Mais si cette clause a été supprimée, l’exonération fiscale a été aménagée.


Un bouilleur de cru est une personne qui produit sa propre eau de vie, pure et qui peut là commercialiser lui-même. Il correspond à la définition que donne le code général des impôts dans ses articles 315 et 316: « les propriétaires, fermiers, métayers ou vignerons qui distillent ou font distiller des vins, cidres ou poirés, marcs, lies, cerises, prunes et prunelles provenant exclusivement de leur récolte….qui mettent en œoeuvre des fruits frais provenant exclusivement de leur récolte pour la distillation »(1).
Sous l’ancien régime, tout paysan qui récoltait prunes, pommes, raisins dans sa propriété, était autorisé à distiller pour sa propre consommation, et seulement pour cela. Sans payer la moindre taxe. La Révolution supprima cette possibilité, déjà pour lutter contre l’alcoolisme.
Napoléon, pour plaire à ses soldats, accorda aux bouilleurs de cru une exonération fiscale héréditaire pour les 10 premiers litres d’alcool pur. C’est ce privilège héréditaire qui sera supprimé en 1960 après des débats parlementaires hauts en couleur.
À une époque lointaine, et même encore un peu aujourd’hui, faire son eau de vie était quelque chose de commun dans la mesure où il y avait des raisins, des pommes, des cerises ou des prunes.
Mais si n’importe qui ou presque peut-être bouilleur de cru sur le plan strictement administratif, il en est tout à fait différemment sur la fabrication de la goutte ou de la gnole: il convient alors d’avoir un certain savoir faire.
Il faut faire chauffer l’eau à la bonne température pour que les fruits ne brulent pas au fond de la cuve. Au bout de deux heures, si l’alcool sort à 65°, c’est parfait. Mais ce premier breuvage, « la blanquette » est imbuvable et il faut alors, après avoir nettoyé l’alambic de fond en comble, faire une deuxième chauffe. Il faut ensuite laisser l’alcool prendre l’air pendant trois semaines.
Même si elle est bien sûr moins répandue, cette tradition existe encore: il existe plusieurs milliers d’alambics autorisés en France.
Dans le Jura et l’Ain, 362 personnes bénéficient encore du fameux privilèges, certes surveillés comme le lait sur le feu par les services douaniers. Chiffres bien sûr en baisse puisque le privilège fiscal a été supprimé en 1962. Encore que cette disposition a été à plusieurs reprises modifiée sous la pression de divers lobbies agricoles auprès des députés.

Supprimer et modifier ces privilèges héréditaires et fiscaux n’a pas été une mince affaire. Les syndicats agricoles ont su faire entendre leur voix auprès des électeurs et donc des différents élus.
Il y avait en France plusieurs millions de bouilleurs de cru, particulièrement dans l’ouest de la France, dans une mesure moindre dans le midi et l’est. (voir la carte ci-dessous)
Cette profusion d’alcool entraine un alcoolisme dénoncé depuis très longtemps par le corps médical et par une bonne partie de la société.
Une enquête faite par plusieurs chercheurs en 1958 révèle que les internements en hôpitaux psychiatriques sont bien plus élevés dans les cantons où résident une forte densité de bouilleurs de cru. (2)
Modifier le régime fiscal de ces bouilleurs de cru a été une entreprise difficile, voire risquée pour les législateurs. Ainsi, cette question écrite du sénateur du Morbihan, Joseph Kergueris le 27 octobre 2005: « il serait souhaitable de revenir à la situation antérieure pour les bouilleurs de cru bénéficiant de l’allocation en franchise, à savoir le droit à vie auquel nos anciens sont très attachés, tout en maintenant la réduction de la taxe pour les récoltants non titulaires de la franchise. Par ailleurs, la suppression brutale de la franchise mettra fin à l’activité de nombreux distillateurs ambulants qui perpétuent une tradition et font partie du paysage de nos campagnes. Il souhaite qu’il lui indique son sentiment et ses intentions relatives à cette proposition des anciens agriculteurs, bouilleurs de cru, âgés de quatre-vingts ans et plus. »(3)
La réponse du ministre de l’économie un mois plus tard: « La mesure arrêtée dans la loi de finances pour 2003 vise à concilier les préoccupations de santé publique, liées notamment à la lutte contre l’alcoolisme. »(3)
Donc, modifier puis supprimer les privilèges et exonérations fiscales n’a pas été facile et a demandé des volontés politiques et sociétales fortes. Voir à ce sujet le compte rendu intégral de la séance du 2 décembre 1959 à l’Assemblée Nationale. (Journal Officiel du 3 décembre 1959) http://archives.assemblee-nationale.fr/1/cri/1959-1960-ordinaire1/062.pdf

nombre d’électeurs masculins pour 1 bouilleur de cru dans 61 départements sur 90: 1 bouilleur de cru pour 2 à 4 électeurs en 1958

Pour revenir à l’expression utilisée actuellement dans les débats sur la réforme des retraites, certains élus proposent de ne faire entrer dans les nouvelles dispositions que les nouveaux entrants sur le marché du travail, ce qui signifie que les salarié(e)s qui travaillent actuellement ne seraient pas concerné(e)s par la réforme.

D’ou le lien avec la clause du grand père propre au privilège des bouilleurs de cru.

(1) in l’Humanité du 7 janvier 2008.
(2) in la revue « population, 132 ème année, n° 3, 1958, éditions Persée.
(3) in https://www.senat.fr/questions/base/2005/qSEQ051020083.html