Le salut militaire

Dans les armées du monde entier, une tradition existe depuis très longtemps: le salut militaire: le subordonné salue son supérieur qui lui rend son salut. Mais aussi pendant l’hymne national ou, en France, lorsque la flamme du Soldat Inconnu est rallumée par une personnalité.
Il y a quelques temps, je suis tombé, par hasard, sur une vidéo sur youtube montrant une prise d’armes quelque part en France.
Je me suis alors demandé depuis quand remontait ce salut militaire et quelles en étaient les origines. d’où ce billet.

Ce salut remonterait à l’antiquité: il s’agissait alors d’un signe de paix entre deux guerriers de camp opposé qui, se rencontrant et pour montrer leurs bonnes intentions, levaient la main droite, paume largement ouverte, prouvant ainsi qu’ils n’étaient pas armés.
Au moyen-âge, c’était un geste de courtoisie que deux chevaliers, avant un tournoi, échangeaient en soulevant la visière de leur heaume.
Au XVII ème siècle, le geste est repris et adopté par les militaires: ils lèvent la main droite vers le ciel, en écartant trois doigts, faisant ainsi allusion à la sainte trinité.
Il devient ensuite un geste de fraternité échangé entre deux militaires engagés dans le même combat.
Un peu plus tard, le geste s’arrêtera à la coiffe, chapeau, bérêt, casque, etc…
Ce n’est pas encore un geste de subordination d’un subordonné à un supérieur.

Au fur et à mesure que l’on avance dans le temps, le salut se fera de plus en plus solennel et obéira ensuite à une procédure très précise: le livre de l’infanterie de l’armée française de 1916 édicte la règle: « Porter la main droite ouverte au côté droit de la coiffure, la main dans le prolongement de l’avant-bras, les doigts étendus et joints, le pouce réuni aux autres doigts ou légèrement écarté. La paume en avant, le bras sensiblement horizontal et dans l’alignement des épaules. L’attitude du salut est prise d’un geste vif et décidé et en regardant la personne que l’on salue. Le salut terminé, la main droite est vivement renvoyée dans le rang. Tout militaire croisant un supérieur le salue quand il en est à six pas et conserve l’attitude du salut jusqu’à ce qu’il l’ait dépassé. S’il dépasse un supérieur, il le salue en arrivant à sa hauteur et conserve l’attitude du salut jusqu’à ce qu’il l’ait dépassé de deux pas. S’il est en armes, il présente l’arme en tournant la tête du côté du supérieur. »(1) L’armée française est alors au plus fort de la guerre, mais pour certains « planqués » au ministère de la guerre à Paris, il importe que « la discipline reste la principale force des armées. »

J’ai retrouvé le « manuel du marin », édition 1963, que l’on m’avait donné en arrivant à l’École des Mousses, tout en me recommandant de le lire très attentivement et d’en connaitre l’essentiel.
Concernant le salut, page 50, la consigne concernant le salut du « marin isolé non armé du fusil » est la suivante: « porter la main droite ouverte au côté droit de la coiffure, la main dans le prolongement de l’avant-bras, les doigts étendus et joints, la paume en avant, le bras sensiblement horizontal et dans l’alignement des épaules.« (2)

Daniel TANT* a écrit un article sur la symbolique du salut militaire où il avance une explication la concernant: « Mais lorsque le militaire se trouve tête nue, que doit il faire ? Il ne peut porter sa main à sa tempe puisqu’il n’a pas de couvre-chef, par contre il reste militaire. L’inclinaison de sa tête vers la personne saluée reviendrait au salut « à la japonaise ». Or, il conserve son droit à rester stratège. Dans ce cas il donne un coup de tête, mais inversé c’est-à-dire en arrière pour ne pas dévoiler ses pensées. C’est ce que les militaires appellent le « coup de bouc ».
Cette explication vaut ce qu’elle vaut, mais elle peut s’appliquer en partie à la réalité.

Particulièrement à l’armée, la hiérarchie est primordiale et demeure la pierre angulaire des relations entre supérieur et subordonné. Mais pour les uns comme pour les autres, il y a des droits et des devoirs. Enfin, pas tout à fait: dans le manuel du Marin, page 46, une page résume les devoirs et les droits du supérieur sur un quart de cette page. Les trois quarts restant résument les devoirs des subordonnés et « le droit de réclamation des subordonnés ». La nuance est d’importance.
Le salut est la partie émergée, la plus visible de la discipline militaire. Il est la marque de la subordination d’un subordonné à un supérieur. Mais cela touche toute la hiérarchie: le matelot à l’officier marinier; l’officier marinier à l’officier subalterne; l’officier subalterne à l’officier supérieur; l’officier supérieur à l’officier général et l’officier général – et c’est heureux – au Président de la République.

Bien sûr, dans le civil, la hiérarchie existe et à bien des égards, elle n’est pas vraiment différente de celle des armées. Sauf qu’on ne se met pas au garde à vous devant son patron. Et qu’on ne lui dit pas « à vos ordres » en le saluant et en claquant des talons. Mais ce n’est pas l’objet de mon billet d’aujourd’hui.

Si dans toutes les armées du monde, le salut militaire est de rigueur, il ne prend pas forcément la même gestuelle.
Plus qu’un long discours, ces quelques photos montrent mieux ces différents saluts.

le salut militaire polonais
les saluts militaires britanniques et états uniens
le salut militaire chinois

le salut militaire italien
le salut militaire russe

Pour terminer ce billet, permettez moi une anecdote: il y avait quelques semaines que j’étais à l’École des Mousses et avec quelques copains, je déambulais un dimanche dans les rues de Brest, en uniforme évidemment. Nos notes de la semaine avaient été bonnes et donc, nous avions la permission du dimanche.
Nous avons aperçu un officier marinier en tenue -que nous ne connaissions pas -et sa femme qui venaient en face de nous, sur le même trottoir. Forts des consignes apprises dans la semaine précédente concernant le salut dus au supérieur et des répétitions avec nos instructeurs, nous l’avons salué, réglementairement, c’est à dire six pas avant de le croiser et deux pas ensuite. Il nous a rendu notre salut, bien sûr, et je me souviens qu’il était plutôt embarassé. Et un de mes copains a dit à peu près ceci: « vous avez vu, sa femme lui donne le bras. Heureusement qu’elle était sur sa gauche parce que sinon, il était dans la m… »

(1) in https://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/le-saviez-vous-le-salut-militaire, Carine BOBBERA, 15/01/2020
(2) in « Manuel du Marin » n° 5150 de la nomenclature des documents, édition 1963, page 50.

l'État "providence": késako?

Nous entendons très souvent parler de « l’État providence » via les médias, lors des campagnes électorales ou des mouvements sociaux comme c’est le cas actuellement. Il arrive aussi que nous en discutions en famille ou entre amis.
Mais qu’est-ce réellement cet « État providence »? Mais aussi pourquoi ce « providence »?

Cette expression aurait été utilisée pour la première fois sous le Second Empire.
D’abord par certains républicains soucieux de la mise en place d’un état social au service des citoyens et de l’intérêt général; un député, Emile Ollivier l’aurait utilisé pour moquer l’État incapable selon lui d’assumer un système efficace de solidarité sociale; un juriste, Alain Supiot, affirme qu’elle serait d’origine religieuse suite à l’encyclique du pape Léon XIII en 1891; les lois sociales de Bismark de 1880 auraient créées les « assurances sociales ».

William BEVERIDGE

Plus près de nous, en 1942, au Royaume Uni, le rapport de l’économiste William Beveridge* propose que chaque salarié paie des cotisations sociales pour bénéficier en retour de prestations en cas de maladie, de chômage et de retraite.
Convaincu par J.M. Keynes « qu’une société ne peut s’appauvrir qu’en ne dépensant pas assez » (1), Beveridge estime que cette dépense sociale doit être garantie par l’État: il propose ce système pour lutter ce qu’il appelle les « cinq maux »: pauvreté, insalubrité, maladie, ignorance et chômage. Il s’agit alors pour l’État d’être plus protecteur et redistributeur.

Le programme et les membres du Conseil National de la Résistance

En France, création de la Sécurité Sociale en 1945, suivant en cela les propositions du Conseil National de la Résistance du 15 mars 1944, CNR qui proposait entre autre le rétablissement du suffrage universel, les nationalisations.
Dans son programme adopté le 15 mars 1944, le CNR prévoit dans son article 2 chapitre 5b: « un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État . »
Cette Sécurité Sociale pour tous remboursera les frais médicaux, versera des indemnités en cas de chômage et paiera une retraite pour tous les salariés. Les commerçants et les artisans, ne voulant pas être assimilés à de « vulgaires prolétaires » (2) en étant, à leur demande, exclus.


Donc, résumons: l’État, via la Sécurité Sociale intervient dans la protection des citoyens lorsqu’ils sont malades, au chômage ou lors de la retraite en versant des indemnités ou des pensions en échange du paiement de cotisations versées par les salariés et leurs employeurs. Le droit aux indemnités est lié à des conditions de plus en plus strictes en fonction des durées de cotisations.
Il verse aussi des prestations dans le cadre familial pour aider les familles en échange de cotisations versées par le seul employeur.
L’État intervient également pour aider les chômeurs en fin de droits; il verse aussi une prime d’activité aux salariés en guise de compléments de salaire, se substituant ainsi en quelque sorte aux entreprises. Ce qui dans un système économique libéral comme le nôtre peut amener à s’interroger.
Quant aux fonctions régaliennes de l’État, elles sont financées par les différents impôts.

Mais alors, dans la mesure où l’État verse des prestations en échange de cotisations, pourquoi dire État providence et non pas État assureur? Chacun d’entre nous est assuré pour sa maison, sa voiture ou sa responsabilité civile auprès d’une société d’assurances qui intervient en cas de sinistre. Et pourtant, personne ne parle d’assureur providence!

Alain REY, linguiste (photo AFP)

Le mot providence, si je me réfère au dictionnaire historique de la langue française (3), publié sous la direction de Alain Rey a deux significations bien précises, je cite:
1. « prévision, prévoyance, employé spécialement pour désigner la possibilité de prévoir en tactique militaire »
2. « pour désigner la prévoyance divine, d’ou la divinité servant même de nom propre à une déesse. »
Mais aussi, « par extension, le mot désigne une personne ou une chose contribuant au bonheur, à la fortune de quelqu’un. »

Donc, il me semble qu’il y a dans cette expression un abus de langage: les diverses prestations servies par la Sécurité Sociale ne sont en rien une tactique militaire ni un effet d’une divinité religieuse, pas plus que contribuant à notre bonheur ou à notre fortune.

Alors, pourquoi aujourd’hui utiliser cette expression « État providence »?

Dans toutes mes recherches, mes lectures, je n’ai pas trouvé de réponses: pas de pourquoi. Pas de quand.
L’expression est passée dans le langage courant. Tant chez les citoyens que dans la classe politique ou les médias; tant chez les économistes que les politistes.
Elle est devenue une expression populaire que chacun utilise sans en connaitre le sens exact. Un peu comme on dit « en faire un fromage » ou « monter sur ses grands chevaux » ou encore « se faire rouler dans la farine ». Il y a belle lurette que nous avons perdu le sens de ces expressions que nous utilisons pourtant quotidiennement.

in https://lewebpedagogique.com/culturefrancaisepourtous/vie-quotidienne/les-expressions-courantes/

Il n’en reste pas moins que cet « État providence » a certes des défauts que dénonce à l’envie un certain ultra libéralisme. Mais quoique l’on puisse en dire ou en penser, il permet à chacune et à chacun d’entre nous de pouvoir faire face lors des accidents de la vie.
Méfions nous des marchands d’illusions, ces boutiquiers qui voudraient tant mettre à mort l’État providence pour le remplacer par leurs camelotes illusoires et mensongères.

(1) in « la prospérité du vice » de Daniel Cohen, éditions Albin Michel, 2009, page 141
(2) in « Ambroise Croizat ou l’invention sociale » de Michel Etiévent, éditions GAP, 1999, page 94
(3) in « Dictionnaire historique de la langue française » sous la direction de Alain Rey, éditions dictionnaire Le Robert, troisième édition 2000, tome 2, page 1785.

le coq, emblème national français

L’emblème national, depuis la nuit des temps, est sensé représenter un symbole, une image, une tradition de chaque État.

Il serait trop long ici d’énumérer chaque symbole de chaque État. Certains ont choisi des animaux, l’aigle ou le lion, le condor ou la gazelle.
La France a choisi le coq. Dans une conversation avec des amis, je me suis demandé quelles étaient la ou les raisons de ce choix.
Ce qui m’a amené à faire des recherches sur le net et ailleurs, pui
s à consacrer un billet à ce sujet.

Il n’y a pas de date précise quant à l’apparition du coq dans notre histoire, mais elle pourrait remonter à Vercingétorix qui, pour le narguer, aurait envoyé un coq à Jules César lors du siège de Gergovie en 52 avant JC. Ce dernier répond en renvoyant au chef gaulois le coq cuit dans du vin. Le plat du coq au vin remonte certainement à cette époque.
Certains poètes romains vont créer, sans doute involontairement, un jeu de mot et identifier en un seul terme les mots, « gallus », le coq, et « Gallus », le Gaulois. Peut-être, est-ce à partir de là que le coq a été accolé aux gaulois, dont les qualités de bravoure à l’un comme aux autres, de vigueur sexuelle et de vigilance sont mises en avant, qualités reconnues même par leurs adversaires romains.
Un peu plus tard, au moyen-âge, le coq connaitra une brève période où il sera dévalorisé puisque associé à la luxure, la colère et la bêti
se.

D’autant que pendant ce même moyen-âge, les ennemis de la France vont railler l’animal et ce qu’il représente: ainsi, pendant la guerre de cent ans, les anglais font dévorer le coq par le lion de leurs armoiries. Les français, loin de s’en offusquer, le mettent en avant.
Le coq est placé sur le haut des flèches des clochers de quasiment toutes les cathédrales, églises, chapelles ou basiliques puisqu’il est aussi le coq des Évangiles.
C’est aussi à la période de la Renaissance que le coq est attaché à la représentation royale: en 1495, un moine italien offre un livre, L’Opus Davidicam*, au roi de France, Charles VIII: sur la page de garde, deux coqs blancs soutiennent l’Écu de France*, en piétinant un dragon et un serpent pour le coq de gauche et un renard pour celui de droite..

l’opus Davidicam

Mais c’est surtout la Révolution Française qui, en remplaçant le lys dynastique par le coq, va en quelque sorte officialiser sa présence dans le quotidien des français. Ainsi, la loi du 7 avril 1791 stipule que le revers de certaines monnaies aura pour empreinte « un coq symbole de vigilance. »

loi du 7 avril 1791

Prétextant que  » Le coq n’a point de force, il ne peut être l’image d’un empire tel que la France », Napoléon lui préfèrera l’aigle qui, pourtant, aura perdu bien de ses plumes en 1815… D’ailleurs, lors des défaites napoléoniennes, les souverains coalisés contre la France à cette époque ne manqueront pas de fouler à leurs pieds le coq national…
Louis Philippe 1er, roi des Français, ré-habilitera le gallinacé en le faisant figurer sur les drapeaux et les boutons d’uniforme des militaires.
Le sceau de la IIème République représente « la figure de la liberté tenant le gouvernail marqué du coq ». Plus tard, la grille arrière du palais de l’Elysée sera appelée « la grille du coq », d’ailleurs toujours en place. Et en 1986, la pièce de 10 francs aura un coq stylisée sur son revers.

le sceau de la IIème République
la grille du coq du palais de l’Elysée.
la pièce de dix francs de 1986

Ce qui va ancrer particulièrement et définitivement le coq pas seulement dans l’imaginaire des français, mais aussi dans leur quotidien, ce sont les monuments aux morts érigés après la première guerre mondiale.
Il est souvent représenté en symbole de la pugnacité du combattant, de son courage et de son héroïsme. La crête peut être arrogante, le bec ouvert. Il se dresse souvent avec fierté, crispant ses ergots sur un casque ennemi.
Un historien de l’université Lyon 2, Kim Dannière*, a fait, en 1996, d’intéressantes découvertes sur les monuments aux morts dans le département du Rhône. En les observant attentivement, il a remarqué que leur orientation géographique n’était pas le fruit du hasard, mais au contraire, car placés Est Nord – Est, ils ont un rôle de surveillance, de vigie, vers les plaines de l’est par où sont arrivées les troupes ennemies.
Si ces monuments sont ornés d’un coq, le chercheur y voit trois significations:
1. son chant réveille de la mort
2. son chant annonce la venue du jour
3. son image est le symbole de la République Française.

monument de Cheppe la Prairie (51 Marne): le coq terrassant l’aigle allemand

Depuis 1908, le coq figure sur tous les maillots de tous les sportifs des différentes disciplines malgré l’opposition de Pierre de Coubertin qui jugeait le symbolisme du coq humiliant et grotesque. Le coq devient l’emblème de la sélection olympique en 1920. Pour beaucoup de sportifs, porter le maillot frappé du coq est un honneur supplémentaire.

le maillot de l’équipe de France de foot

Diverses entreprises et associations voulant mettre en valeur l’origine française de leurs produits ont choisi le coq pour les représenter.

Donc, ce coq devenu emblématique de la culture française doit sa naissance ou plus exactement son existence à des poètes, romains de surcroit.
Il a traversé les siècles, surmonté les épreuves, méprisant les railleries de l’étranger et même parfois des français, s’affirmant au fil du temps comme un des éléments constitutifs de notre histoire.
Le coq appartient donc à chacun d’entre nous. Qu’il soit d’origine aristocratique ou républicaine, peu nous chaud comme on dit. Et s’il chante parfois les ergots dans la boue, c’est qu’il n’a peur de rien ni de personne.
À une époque où il faut avoir peur de tout, c’est plutôt rassurant, non?

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la clause du grand père

Dans le cadre de la future réforme des régimes de retraite, nous entendons souvent parler de « la clause du grand père » sans trop savoir de quoi il s’agit.
J’ai creusé pour en savoir un peu plus et je me suis dit que partager cette information pouvait être utile.

Cette expression, à l’origine « clause d’antériorité », remonte à l’année 1869 aux États Unis lors du vote du XV ème amendement qui donnait le droit de vote à tous les citoyens américains nés sur le sol des États Unis, « sans condition antérieure de sa servitude », donc pour tous les citoyens, y compris les anciens esclaves.
Pour mémoire, la guerre de sécession* a duré de 1861 à 1865. Je me demande toujours pourquoi nous appelons guerre de sécession ce que les américains appellent « The American Civil War », avec des majuscules à chaque mot…
Mais pour voter il fallait avoir une surface minimale de terrain ou savoir lire et écrire la Constitution. Par dérogation, ceux qui ne remplissaient pas ces conditions mais qui avaient un père ou un grand père ayant le droit de vote AVANT 1866 pouvaient voter. Ce qui excluait de fait tous les noirs.
Cette mesure, appelée alors « clause du grand père » a été abolie par la Cour Suprême en 1915.

En France, le terme est apparu lors de « l’affaire » de la suppression des privilèges des bouilleurs de cru. C’est à dire lorsque l’État, tant pour lutter contre l’alcoolisme que pour récupérer des milliards de francs qui manquaient à ses caisses du fait de cette avantage fiscal, supprima la clause héréditaire, instituée par Napoléon. Mais si cette clause a été supprimée, l’exonération fiscale a été aménagée.


Un bouilleur de cru est une personne qui produit sa propre eau de vie, pure et qui peut là commercialiser lui-même. Il correspond à la définition que donne le code général des impôts dans ses articles 315 et 316: « les propriétaires, fermiers, métayers ou vignerons qui distillent ou font distiller des vins, cidres ou poirés, marcs, lies, cerises, prunes et prunelles provenant exclusivement de leur récolte….qui mettent en œoeuvre des fruits frais provenant exclusivement de leur récolte pour la distillation »(1).
Sous l’ancien régime, tout paysan qui récoltait prunes, pommes, raisins dans sa propriété, était autorisé à distiller pour sa propre consommation, et seulement pour cela. Sans payer la moindre taxe. La Révolution supprima cette possibilité, déjà pour lutter contre l’alcoolisme.
Napoléon, pour plaire à ses soldats, accorda aux bouilleurs de cru une exonération fiscale héréditaire pour les 10 premiers litres d’alcool pur. C’est ce privilège héréditaire qui sera supprimé en 1960 après des débats parlementaires hauts en couleur.
À une époque lointaine, et même encore un peu aujourd’hui, faire son eau de vie était quelque chose de commun dans la mesure où il y avait des raisins, des pommes, des cerises ou des prunes.
Mais si n’importe qui ou presque peut-être bouilleur de cru sur le plan strictement administratif, il en est tout à fait différemment sur la fabrication de la goutte ou de la gnole: il convient alors d’avoir un certain savoir faire.
Il faut faire chauffer l’eau à la bonne température pour que les fruits ne brulent pas au fond de la cuve. Au bout de deux heures, si l’alcool sort à 65°, c’est parfait. Mais ce premier breuvage, « la blanquette » est imbuvable et il faut alors, après avoir nettoyé l’alambic de fond en comble, faire une deuxième chauffe. Il faut ensuite laisser l’alcool prendre l’air pendant trois semaines.
Même si elle est bien sûr moins répandue, cette tradition existe encore: il existe plusieurs milliers d’alambics autorisés en France.
Dans le Jura et l’Ain, 362 personnes bénéficient encore du fameux privilèges, certes surveillés comme le lait sur le feu par les services douaniers. Chiffres bien sûr en baisse puisque le privilège fiscal a été supprimé en 1962. Encore que cette disposition a été à plusieurs reprises modifiée sous la pression de divers lobbies agricoles auprès des députés.

Supprimer et modifier ces privilèges héréditaires et fiscaux n’a pas été une mince affaire. Les syndicats agricoles ont su faire entendre leur voix auprès des électeurs et donc des différents élus.
Il y avait en France plusieurs millions de bouilleurs de cru, particulièrement dans l’ouest de la France, dans une mesure moindre dans le midi et l’est. (voir la carte ci-dessous)
Cette profusion d’alcool entraine un alcoolisme dénoncé depuis très longtemps par le corps médical et par une bonne partie de la société.
Une enquête faite par plusieurs chercheurs en 1958 révèle que les internements en hôpitaux psychiatriques sont bien plus élevés dans les cantons où résident une forte densité de bouilleurs de cru. (2)
Modifier le régime fiscal de ces bouilleurs de cru a été une entreprise difficile, voire risquée pour les législateurs. Ainsi, cette question écrite du sénateur du Morbihan, Joseph Kergueris le 27 octobre 2005: « il serait souhaitable de revenir à la situation antérieure pour les bouilleurs de cru bénéficiant de l’allocation en franchise, à savoir le droit à vie auquel nos anciens sont très attachés, tout en maintenant la réduction de la taxe pour les récoltants non titulaires de la franchise. Par ailleurs, la suppression brutale de la franchise mettra fin à l’activité de nombreux distillateurs ambulants qui perpétuent une tradition et font partie du paysage de nos campagnes. Il souhaite qu’il lui indique son sentiment et ses intentions relatives à cette proposition des anciens agriculteurs, bouilleurs de cru, âgés de quatre-vingts ans et plus. »(3)
La réponse du ministre de l’économie un mois plus tard: « La mesure arrêtée dans la loi de finances pour 2003 vise à concilier les préoccupations de santé publique, liées notamment à la lutte contre l’alcoolisme. »(3)
Donc, modifier puis supprimer les privilèges et exonérations fiscales n’a pas été facile et a demandé des volontés politiques et sociétales fortes. Voir à ce sujet le compte rendu intégral de la séance du 2 décembre 1959 à l’Assemblée Nationale. (Journal Officiel du 3 décembre 1959) http://archives.assemblee-nationale.fr/1/cri/1959-1960-ordinaire1/062.pdf

nombre d’électeurs masculins pour 1 bouilleur de cru dans 61 départements sur 90: 1 bouilleur de cru pour 2 à 4 électeurs en 1958

Pour revenir à l’expression utilisée actuellement dans les débats sur la réforme des retraites, certains élus proposent de ne faire entrer dans les nouvelles dispositions que les nouveaux entrants sur le marché du travail, ce qui signifie que les salarié(e)s qui travaillent actuellement ne seraient pas concerné(e)s par la réforme.

D’ou le lien avec la clause du grand père propre au privilège des bouilleurs de cru.

(1) in l’Humanité du 7 janvier 2008.
(2) in la revue « population, 132 ème année, n° 3, 1958, éditions Persée.
(3) in https://www.senat.fr/questions/base/2005/qSEQ051020083.html

la minute de silence

Chaque commémoration, chaque hommage donne lieu à une minute de silence. Souvent, je me suis posé la question de savoir de quand datait cette tradition et quelle en était la raison.
Je me suis donc décidé et je suis allé « surfer » sur internet, les différentes recherches dans mes bouquins n’ayant pas été vraiment concluantes.

La minute de silence était à l’origine un hommage collectif et unanime rendu à ceux qui étaient morts pour la patrie. Aujourd’hui encore, chacun se tient debout, les militaires au garde à vous. En l’occasion, nul ne saurait adopter une attitude nonchalante ou dilettante.
Pour Patrick Boucheron*, historien, cela tien d’un rituel laïque. Ne rien dire, garder le silence ensemble s’assimile à une forme de prière non religieuse.

L’origine, pourtant, viendrait du Portugal, en 1912, lors de la mort d’un ministre brésilien, lequel ministre aurait été le premier à reconnaitre la République portugaise proclamée le 5 octobre 1910.
Mais c’est après la fin de la première guerre mondiale que cette minute de silence a été instituée. En Grande Bretagne: à la onzième heure du onzième jour du onzième mois de l’année 1919, le roi Georges V, reprenant l’idée d’un journaliste australien, Edward Poney, décide qu’à cet instant précis, chaque britannique et chaque membre du Commonwealth devra se figer pendant deux minutes en hommage à tous les soldats tués pendant la guerre.
Poney était scandalisé par les commémorations bruyantes, indignes selon lui et il proposait un silence de cinq minutes. Ce temps, jugé trop long, sera ramené à deux minutes, une pour les morts, l’autre pour les vivants.
Aujourd’hui encore, dans tout le Royaume Uni, ce sont deux minutes qui sont observées.

le président Poincaré à Londres observe les deux minutes de silence avec le roi Georges V en 1919

En France, une loi d’octobre 1919, sous la pression des anciens combattants, est votée pour la commémoration et la glorification des soldats morts au cours de la guerre. On tirera le canon et les cloches sonneront tous les 11 novembre: cette journée sera désormais celle de « la fête de la victoire et de la paix. » Elle sera fériée et chômée. Mais ce n’est que le 11 novembre 1922 que sera respectée la minute de silence.
Cette année-là, sans doute parce que peu de gens étaient au courant parmi la foule très nombreuse autour de l’Arc de Triomphe, la minute de silence n’a pas été respectée. En conséquence, le Président de la République, Raymond Poincaré a fait observer une seconde minute qui, elle, sera respectée.

la minute de silence sur la tombe du Soldat Inconnu en 1923

Pour mémoire, au cours de cette guerre, la France avait perdu 1,5 million d’hommes, tués au combat ou morts de leurs blessures. Mais aussi elle comptait 600 000 veuves et 1 million d’orphelins.


Mes recherches sur cette minute de silence m’ont emmené vers les commémorations qui ont suivi la fin de cette guerre. Partout en France, dans chaque village, dans chaque ville, des fêtes ont été organisées: il fallait fêter la victoire, le retour des soldats et des prisonniers, mais aussi rendre hommage à ceux qui n’étaient pas revenus et à ceux qui revenaient éclopés, ceux que l’on a appelé les « gueules cassées. »
À travers ces festivités, c’était l’Union Sacrée qui se trouvait prolongée. Cette Union Sacrée lancée dès le début de la guerre par le président Poincaré et qui rassembla, pour un temps, une bonne partie des partis politiques et des syndicats. Mais une Union Sacrée uniquement au niveau des citoyens, au niveau local: au niveau national, la politique et les partis avaient repris leurs droits.
Ces fêtes pourtant sont un mélange de joie et de douleur et cela pèse souvent sur l’ambiance. Pour les familles dont un proche a été tué, il ne peut y avoir qu’un rappel douloureux de l’absence de l’être aimé.
Souvent, le matin pour les morts: messe, dépôts de gerbes, recueillement. L’après midi, pour les poilus, les vivants, banquets, bals…
Dans son livre fort bien documenté, « la victoire endeuillée », Bruno Cabanes* cite une écrivaine, Jane Catulle-Mendès*, dont le fils a été tué en 1917. Elle appréhende la victoire, pourtant si ardemment désirée avant: « La victoire ne peut plus m’être un bonheur. Elle n’est plus qu’un droit, si grand, si triste. » Le mois suivant, le 14 juillet 1917: « Je n’irai pas. La seule pensée de ces beaux soldats, pareils à lui, qu’on acclamera dans la lumière, me fait effondrer d’un irrépressible désespoir. » (1)

Les drapeaux, eux aussi, ont une grande importance: à leur hampe sont accrochées des décorations, des citations, témoignages des troupes dans leurs combats victorieux. Ils symbolisent à eux seuls l’unité de la nation. En s’inclinant, c’est donc la nation toute entière qui rend alors hommage aux morts.
Ils sont aussi un motif de fierté sinon d’orgueil pour les militaires survivants. Aujourd’hui encore, les drapeaux sont parties prenantes de toutes les cérémonies commémoratives et, pour celui ou celle qui porte le drapeau, c’est un honneur recherché.

drapeau de l’École des Mousses: Légion d’Honneur; Croix de guerre 14-18 et 39-45; Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures

Qu’en est-il aujourd’hui de cette minute de silence. Elle est toujours, à la limite plus que jamais, d’actualité. Pour les commémorations ou la fête nationale. Mais aussi pour beaucoup de manifestations, d’évènements tragiques. Ainsi lors des attentats commis en France ces dernières années, des minutes de silence ont été respectées partout, à la même heure. Même si certain(e)s se sont crus obligés de s’en abstraire.
Parfois aussi, avant des compétions sportives: lors de la dernière coupe du monde de rugby au Japon, avant chaque match, une minute de silence en hommage aux victimes de l’ouragan qui avait traversé le pays auparavant.

Dans un tout autre ordre d’idée et pour finir sur une note humoristique, cette phrase trouvée par hasard sur internet:
« une minute de silence pour la grammaire qui meurt chaque jour sur les réseaux sociaux. »

(1) in « la victoire endeuillée » de Bruno Cabanes, éditions du Seuil, collection Points Histoire, 2004, page 468.

le mur de Berlin

Dans la nuit du 13 au 04 août 1961, le gouvernement est-allemand, avec l’accord du pacte de Varsovie, fait ériger un mur entre la partie occidentale dévolue à la France, aux États Unis et à la Grande Bretagne, et la partie orientale dévolue à l’URSS, officiellement « un mur de protection anti fasciste. »

Il faut remonter un peu dans le temps pour comprendre ce qui a pu conduire à un tel évènement, c’est-à-dire à la conférence de Yalta en février 1945 qui a réuni le président américain Roosevelt, le premier ministre britannique Churchill et le président soviétique des commissaires du peuple Staline. Il y est décidé, entre autres, du partage de l’Allemagne en quatre zones: une dévolue à l’URSS, une autre aux USA, une autre à la Grande Bretagne et une autre à la France (la zone française étant prise sur celles des USA et de la GB).
Cette conférence prévoit également « un ordre mondial régit par le droit ». Cela signifie que chaque pays libéré pourra choisir librement son régime politique et que des élections libres auront lieu dans chacun de ces pays. Staline approuve sans protester la proposition de Roosevelt.
On sait depuis 1947 ce qu’il est advenu de cet « ordre mondial régit par le droit » dans les pays de la zone d’influence soviétique…

En mai 1949, la République Fédérale d’Allemagne (RFA) est créée, avec Bonn pour capitale, les alliés occidentaux maintenant leur occupation militaire.
La RFA intègre l’OTAN* en 1954 et a sa propre armée en 1955. Elle s’engage dans une politique de rapprochement avec la France, puis dans la création de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier) en 1950, dans la CED (Communauté Européenne de Défense) et adhère à la CEE en mars 1957 (Communauté Économique Européenne).
En octobre le même année, les soviétiques créent la République Démocratique d’Allemagne (RDA), avec un pouvoir communiste inféodé à Moscou, avec pour capitale Pankow, dans la banlieue de Berlin.
Elle choisit la planification soviétique et le collectivisme. Elle rejoint le COMECON* en septembre 1950 et le Pacte de Varsovie en mai 1955*, en réponse à l’adhésion de la RFA à l’OTAN l’année précédente.

En 1953, la situation économique en RDA est fortement dégradée. Des émeutes à Berlin éclatent, remettant en cause le pouvoir communiste. À la demande des autorités, les manifestation sont réprimées dans le sang par l’armée rouge.
Face aux situations politiques et économiques, les allemands de l’est fuient vers l’ouest. Jusqu’en 1961, on en comptera plus de 3,5 millions. Ce qui n’est pas sans conséquences économiques, démographiques et bien sûr politiques pour la RDA.


Staline est mort en mars 1953. Nikita Khrouchtchev lui succède après avoir éliminé Lavrenti Béria*, son principal concurrent.
Le 24 février 1956, lors du XXème congrès du PCUS, il dévoile un rapport secret faisant état des crimes de Staline: c’est le début de la « déstalinisation ». Les puissances occidentales et les peuples des démocraties populaires gouvernées par les partis communistes aux ordres de Moscou pensent que la politique de l’URSS va s’assouplir pour aller vers plus de démocratie.
Il n’en est rien et le peuple hongrois en fera l’amère expérience quand sa tentative d’octobre novembre 1956 de chasser le pouvoir communiste local sera écrasée dans le sang, toujours par l’armée rouge.
La politique de « coexistence pacifique » voulue par les gouvernements soviétiques depuis Staline montre ainsi ses limites.
L’éditorial non signé du Monde le 6 novembre 1956 se termine ainsi: « Quant à la détente entre les deux blocs, Moscou lui a porté un coup peut-être mortel. Alors qu’un lourd silence enveloppe la capitale hongroise, beaucoup, songeant au « coup de Budapest », évoquent « le coup de Prague » qui marqua le début de la guerre froide et l’accélération de la course aux armements. » (1)

Le quotidien des berlinois, bien sûr, va en être bouleversée. Si, à ses débuts, le mur est assez rudimentaire, il va très vite se « perfectionner ».
Des barbelés et des soldats (les Kampfgruppen der Arbeitklasse: groupes de combat de la classe ouvrière) vont, dès le 13 août 1961, très vite être remplacés par des poteaux de béton et des rangées de fils barbelés pour, à partir du 15 août être remplacés à leur tour par des plots de grande taille surmontés de deux rangés de moellons.
Dans le même temps, toutes les habitations proches du mur sont vidées de leurs habitants.
Toutes les lignes ferroviaires sont fermées sauf une. Les tunnels du métro sont bouchés.
Au fil des années, l’imagination des dirigeants est allemands fera de ce mur un obstacle de plus en plus sophistiqué, impossible à franchir. Par exemple, pour résister à l’impact d’une voiture, les poteaux de béton (hauts de 3 à 4,5 mètres) qui enserrent les plaques de béton sont enfoncés à 75 cm dans le sol! Sans oublier un chemin de ronde parcouru nuit et jour par les VoPos* et des miradors équipés de puissants projecteurs, mais aussi des mines anti personnel. (en 1983, sous la pression internationale, ces mines seront retirées) .
Bref, une volonté paranoïaque de tout mettre place pour que ce mur soit infranchissable.

136 personnes paieront de leur vie* leur tentative de passer à l’ouest. Plus nombreuses dans les cinq premières années. La plupart seront abattues par les VoPos.
Ces militaires forment une troupe particulièrement politisée, ce qui est logique puisque leurs missions consistent, par tous les moyens, à empêcher leurs concitoyens de passer à l’ouest. Dans leur formation, si les questions militaires sont importantes, les questions politiques le sont tout autant au moins, sinon plus. Dans la mesure où elles servent au plus près de la frontière, les troupes affectées à la surveillance du mur se doivent d’être particulièrement sures.

Le mur de Berlin perdurera jusqu’au 9 novembre 1989.
Comme sa construction a été la conséquence d’une affirmation – illusoire – du régime communiste, son ouverture a été la conséquence de la dégénérescence des régimes communistes en Pologne, en Hongrie, sans oublier la perestroïka et la glasnost à Moscou. Et bien sûr, les Montagsdemonstrationen* qui, tous les lundi réunissaient des dizaines de milliers de manifestants aux cris de « wir sind das Volk », « nous sommes le peuple » à Leipzig d’abord, puis ensuite dans toutes les villes de la RDA.
Ces manifestations, pacifiques, initiées par des pasteurs ont grandement contribué à remettre en cause le pouvoir communiste et à ouvrir la voie à la chute du mur dans un premier temps et à la réunification de d’Allemagne dans un second temps.

Les démocraties du monde entier en général, l’Allemagne en particulier ont célébré la chute de ce symbole de l’impuissance politique d’un régime qui n’avait d’autre légitimité que celle qui lui avait donnée Staline.
Impuissance politique parce que en être réduit à tout faire, même l’impensable, pour que son peuple ne fuit pas à l’étranger est la marque d’un pouvoir illégitime tyrannique.

Pour écrire ce billet, j’ai consulté quelques revues et livres que j’ai dans ma bibliothèque, internet bien évidemment, mais aussi le premier numéro de la « Revue d’Histoire Européenne. »

(1) in « Staline dépassé », éditorial du Monde du 6 novembre 1956, « la guerre froide, 1944 – 1994, numéro spécial des dossiers et documents du Monde, octobre 1994, page 57

le massacre de la Glacière, le 16 octobre 1791.

Au palais des papes d’Avignon, Ernest Pignon Ernest* expose ses oeuvres jusqu’au 29 février 2020. Si je connaissais de renom cet artiste, inventeur du « street art », j’ignorais tout ou presque de son travail, de ses collages et de ses dessins. Témoin rigoureux et implacable de son temps, il met celui ou celle qui regarde ses dessins en face des réalités. De l’apartheid à la prison Saint Paul de Lyon, de Pasolini à Rimbaud ou Genet, des expulsions, de Naples à Soweto ou Ramallah, il colle sur les murs des villes des existences douloureuses.

Mais l’objet de mon billet d’aujourd’hui n’est pas cet artiste, mais de ce que j’ai découvert en traversant les immenses salles su Palais des Papes, à savoir le massacre dit de la glacière, perpétré dans la nuit du 16 au 17 octobre 1791, donc au mi temps de notre Révolution et avant le commencement de la Terreur.
Derrière ce massacre, il y a comme point de départ, sinon comme motif, le rattachement d’Avignon et Comtat Venaissin, formant les États Pontificaux, à la République.


Sans rentrer complètement dans les détails, il faut remonter dans le temps pour comprendre l’originalité de ces deux entités à la fois politiques, économiques et géographiques.
En 1274, Philippe III, fils de Louis IX, donne le Comtat Vénaissin au pape Grégoire X. Philippe IV, dit le Bel, dès son couronnement en 1285, entre en conflit ouvert avec le pape Boniface VIII pour des raisons avant tout fiscales. Le pape menace le roi de France d’excommunication, mais meurt en 1303. S’ensuit d’interminables palabres et conflits pour lui élire un successeur. En 1305, Clément V est élu pontife et, pour fuir les querelles, complots et autres intrigues de Rome, décide de s »installer à Avignon avec l’aval de Philippe le Bel et après avoir, avec lui, mis en place ce qui devait conduire à la disparition de l’ordre des Templiers.
Sept papes, tous français, se succédèrent à Avignon, de 1305 à 1377.

La prise de la Bastille le 14 juillet 1789 fut le point de départ de la Révolution Française. Si à Paris, les insurgés n’inspiraient pas encore de grandes craintes, il n’en était pas de même en province où « la Grande Peur » s’installa partout sur le territoire. Le Comtat Venessain organisa des milices bourgeoises.
Pour diverses raisons, fiscales entre autres, l’agitation prit rapidement de l’ampleur à tel point que certains habitants du Comtat exigèrent de leurs seigneurs non seulement la baisse ou l’annulation des taxes, mais aussi qu’ils portent la cocarde tricolore.
L’idée de rattacher le Comtat Venaissin à la France, déjà dans les têtes de bien des gens avant même le 14 juillet 1789, prend une nouvelle force mais surtout une nouvelle forme, plus radicale.
En 1790 et en 1791, les demandes de rattachement à la France se mêlaient aux revendications fiscales et contre la vie chère. Ce que l’on aurait pu appeler des querelles de clochers évoluèrent rapidement vers une forme de violence qui débordait le cadre politique traditionnel, sans pour autant en vraiment sortir.
Le 7 février 1791, 25 communes du Comtat demandèrent à être rattachées à la France. Mais, à Paris, le moins que l’on puisse dire, c’est que les députés de la Constituante n’y sont pas spécialement favorables: il y a des décisions à prendre bien plus importantes. En effet, Louis XVI a été rattrapé à Varennes le 21 juin 1791 et il faut statuer sur son avenir; il faut également finaliser la Première Constitution et mettre en place la future Assemblée Législative.
C’est donc le 22 septembre 1791 que les députés de la Constituante vote le rattachement du Comtat Venessain à la France.
Michelet, dans sa monumentale « Histoire de la Révolution Française » écrit: Le parti français d’Avignon se fit Français, il faut le dire, sans la France et malgré la France. Il lui rendit, en dépit d’elle, un service signalé. » (1)
François Furet, lui, note: « En Avignon, vieille terre pontificale, elle (la Constituante) a attendu jusqu’à septembre 1791, tout à la fin de son mandat, pour prononcer une annexion ratifiée d’avance par la population, qui la réclame depuis deux ans. C’est le conflit avec le pape à propos de la Constitution Civile du clergé qui a conduit les députés à entériner le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. » (2)


le lynchage de Nicolas Lescuyer

Auparavant, à Avignon, les évènements se précipitent: le 21 août 1791, la municipalité d’Avignon est renversée par un colonel de la garde nationale. Une nouvelle administration municipale est alors mise en place: parmi elle, Mathieu Jouve-Jourdan*, dit Coupe-Têtes, ainsi surnommé parce qu’il se vantait d’avoir coupé la tête du gouverneur de la Bastille. Mais surtout Nicolas Jean Baptiste Lescuyer*, secrétaire greffier de la commune d’Avignon.
Les papistes, partisans du pape et farouchement opposés tant au rattachement à la France qu’aux révolutionnaires, firent courir le bruit que les trésors de l’église avaient été confisqués et récupérés par les nouveaux administrateurs de la commune. Bruits totalement faux bien sûr, mais qui n’empêchèrent pas leurs partisans de protester violemment. Nicolas Lescuyer tenta vainement de les calmer en expliquant les réalités, mais il fut lynché par la foule.
Michelet décrit la scène: « La foule en envoya quatre pour appréhender Léscuyer, le forcer de venir. (…) Il monta en chaire, ferme et froid d’abord. « Mes frères, dit-il avec courage, j’ai cru la Révolution nécessaire; j’ai agit de tout mon pouvoir. » (…) Mais on l’arracha de le chaire, et dès lors, il était perdu. Jeté à la meute aboyante, on le tira vers la vierge. (…) Le pauvre Lescuyer, misérable objet du débat,n’espérant rien (…) Mais, à ce moment, un ouvrier taffetassier lui assène un coup si raide que le baton fut brisé et vola en deux.(…) Un terrible éclat de rire s’éleva, et on ne le toucha plus, pour qu’il savourât la mort toute entière. »(3)

Bien sûr, la réaction des « patriotes » ne va pas tarder. Jean Baptiste Jourdan, futur maréchal d’empire et le colonel de la Garde Nationale incarcèrent soixante personnes, plus ou moins au hasard: certaines d’entre elles n’ont pas participé , de près ou de loin, au lynchage de Lescuyer.
Un simulacre de procès fut mis en place, très vite abandonné.
Puis, sous la direction du fils Lescuyer, 16 ans et de Jourdan Coupe-Têtes, les soixante incarcérés sont massacrés un par un et leurs corps jetés dans une tour, dite de la Glacière, en fait les latrines du palais, irrigués par les eaux et filant directement vers le Rhône. Il est à noter que Coupe-Têtes fut condamné par le tribunal révolutionnaire et guillotiné le 27 mai 1794.

Cette tuerie surprend par le fait que la vengeance s’est transformée en lynchage. Les « autorités », par lâcheté, ont été les complices d’une foule aveugle et grégaire.
Mais au-delà de ce lynchage, il faut aussi s’interroger: était-ce le signe avant coureur de la Terreur, laquelle fut décidée par la Convention le 5 septembre 1793 en mettant, je cite, « la terreur à l’ordre du jour.« 
Mais la terreur n’a t-elle pas commencé avant, en septembre 1792 par exemple, quand des centaines de prisonniers dans différentes prisons de Paris et de grandes villes de France furent massacrés par des foules, elles aussi, aveugles et grégaires.
À la limite, la terreur aurait pu commencer dès le 14 juillet 1789 avec les massacres des gardes suisses de la Bastille et de son gouverneur.

le tribunal révolutionnaire


Pourtant, il n’en est rien.

« La terreur à l’ordre du jour« , c’est-à-dire que ce sont les députés de la Convention qui l’ont décidé et donc institutionnalisée. La Patrie était en danger, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur et donc il fallait réduire les ennemis de la Révolution. Par tout les moyens. Même les pires.
Saint-Just, bras droit de Robespierre, membres tous les deux du Grand Comité après l’exécution de Danton et de ses amis, déclare le 10 octobre 1793: « Il n’y a point de prospérité à espérer tant que le dernier ennemi de la liberté respirera. Vous avez à punir non seulement les traîtres, mais les indifférents mêmes : vous avez à punir quiconque est passif dans la République et ne fait rien pour elle. »
Donc, parce que les souverains étrangers menacent, que les royalistes sont plus que jamais à l’affut, parce que la contre révolution n’a jamais baissé les bras, les révolutionnaires décident d’entraver les libertés, de les tuer même. Alors qu’ils avaient fait la Révolution pour ces libertés que leur refusait l’ancien régime. C’est un paradoxe que de vouloir supprimer la liberté au nom de la liberté.

Hélas, ce paradoxe est encore d’actualité.

(1) in « Histoire de la Révolution Française », de Jules Michelet, livre IV, chapitre II, page 788, éditions Gallimard, bibliothèque de La Pléiade, 1952.
(2) in « la Révolution Française » de François Furet, page 328, éditions Gallimard pour les éditions GLM, 1978.
(3) ibid Michelet, page 805 et 806.